Soulevant en Allemagne presque autant de polémique que le passé nazi de Gunter Grass, Mort d'un critique raconte le meurtre prévisible du Bernard Pivot berlinois. Cette satire du microcosme littéraire qui fut taxée d'antisémistisme prouve surtout que Martin Walser est un des meilleurs écrivains allemands vivants.

Il y a dans ce roman de Martin Walser, honorable pilier de la littérature allemande d'après-guerre, ancien intellectuel de gauche partiellement renié par son camp, un parfum de scandale et de polémique que nous ne sommes pas en mesure de goûter à sa juste valeur. A sa parution en 2002, Mort d'un critique a déclenché des débats presque aussi passionnés, dans le milieu littéraire du moins, que la révélation tardive de l'engagement nazi de Günter Grass, par ailleurs soutenu par l'auteur.
Le livre est en effet une critique acerbe, « au vitriol » comme il est d'usage de dire, d'un certain Marcel Reich-Ranicki, vieillard juif rescapé des camps de la mort, qui est à la critique littéraire allemande ce que Bernard Pivot a été pour la France....en pire. Reich Ranicki anime depuis une vingtaine d'années un show où il « détruit » avec force effets de manche les écrivains qu'il reçoit.

Sexe, séduction et envie de meurtre

Croisement de la violence d'un Jean-Pierre Coffe littéraire et du tape-à-l'œil de Guillaume Durand, Ranicki a pour habitude d'asservir les livres qu'il encense et d'en accaparer la Réussite. Il incarne aussi, pour les écrivains, l'archétype du critique/écrivain raté. Dans ce contexte, le livre de Walser a été perçu non seulement comme un pavé dans le milieu littéraire local mais également comme un pamphlet antisémite. Cela ne saute pas aux yeux, lorsqu'on lit le livre sans y prêter une attention particulière, mais le double littéraire de Ranicki, le critique Roi-Dessaulneurs est parfois caractérisé par sa judéité. Walser va jusqu'à prêter à un contempteur du critique les mots menaçants et célèbres d'Hitler « Dès ce soir, zéro heure, il sera rendu coup sur coup.»
Si l'on évacue ce contexte chargé et globalement incompréhensible pour un français, reste un roman de facture admirable, débordant d'outrances bouffonnes et d'éléments satiriques, de réflexions intelligentes sur le microcosme des lettres et de la télé, sur le pouvoir, la littérature et le rapport au succès. La langue de Martin Walser est d'une acuité remarquable, alliant le style, les champs référentiels et les modulations du classicisme d'un écrivain qui n'est pas un débutant (le livre est le 9ème roman de Walser) et l'approche prosaïque d'une réalité résolument moderne (le sexe, la séduction, les envies de meurtre).
La trame du roman est assez simple : le fameux critique télé disparaît, supposément assassiné par un auteur réputé dont il a descendu, en direct et devant lui, avec sadisme et plaisir non dissimulé, le dernier bouquin. Un homme, convaincu de l'innocence de cet écrivain, mène l'enquête et interroge proches, entourage et femme du disparu. Un rebondissement de choix (de fond et de forme) conclut le tout, dont je ne parlerai pas pour ne pas gâcher l'effet.

Un Easton Ellis des lettres classiques

La méthode Walser est badine, mi-policière, mi-farcesque au fur et à mesure que sont révélés les travers du critique télé, ses obsessions, ses délires de puissance, sa laideur. La séduction (et la limite) du livre tient en grande partie sur le décalage entre la langue très travaillée et un fond digne d'une comédie de mœurs. Le résultat rappelle pêle-mêle les saillies de Maupassant sur Bel-Ami, les grandes heures du Thackeray de Vanity Fair ou, plus près de nous, un Glamorama écrit par un Brett Easton Ellis, prof de lettres classiques. Walser n'écrit pas un grand livre mais peut-être le plus original et le plus littéraire des livres qui parlent de l'univers des lettres depuis le XVIIIème siècle. Dans un registre proche, néanmoins, le Première Ligne de Jean-Marie Laclavetine, l'Information de Martin Amis ou les travaux de David Lodge ne jouent pas tout à fait dans la même division mais amusent beaucoup plus.
A un moment où la micro-France se déchire sur les prix, où les jurys explosent, et où on récupère encore de certains pensums de rentrée, la Mort d'un critique (même si c'est la nôtre) ouvre des perspectives réjouissantes et démontre qu'il y a des écrivains en Allemagne...

Benjamin Berton



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