Madeinusa de Claudia Llosa

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La vierge et la putain

Plongeant au cœur des mœurs surprenantes d'un village perdu des Andes, Claudia Llosa nous livre un récit baroque, original et intemporel. Fortement marquée par la religion, cette première œuvre remarquable, récompensée par de nombreux festivals (Toulouse, La Havane, Rotterdam, Malaga, Guadalajara, Mar del Plata !!), se vit comme une expérience dérangeante, séduisante et mystérieuse.

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Ethnologie du bout du monde
Les habitants d'un village perdu (Manayaycuna, 3 700 m d'altitude), aux confins de la Cordillère des Andes, perpétuent d'ancestrales traditions catholiques. Leurs rites et croyances, empreints d'une certaine poésie, sont filmés avec la précision d'un documentaire. Prenant ses racines dans ce naturalisme criant de vérité, une fiction intelligente au réalisme troublant émerge alors doucement.

L'arrivée incongrue d'un jeune américain, Salvador («le Sauveur»), vient bouleverser l'ordre immuable de cette communauté isolée. Celui-ci, avec Jésus sur sa croix, est l'unique figure occidentale du récit. Œil du spectateur avant d'être celui de Dieu, Salvador viole l'intimité villageoise en assistant à ses festivités et modifie des équilibres séculaires. Ainsi, pour Madeinusa, élue «plus belle vierge du village», est-il difficile de résister aux yeux clairs et cheveux longs de celui qui vient de Lima, ville inaccessible et légendaire, objet de tous les fantasmes...

L'ivresse de l'altitude
Asphyxiée par l'altitude, oppressée par la claustrophobie du lieu, la réalisatrice nous fait sentir combien il est difficile de respirer dans ces contrées lointaines et comment l'Autre, l'étranger, peut représenter une bouffée d'oxygène salutaire. En effet, engoncés dans de lourds costumes traditionnels, cernés d'objets hétéroclites dédiés au «Tout-Puissant», leur humanité semble étouffée par la tradition. Heureusement, pendant les 3 jours de Pâques qui célèbrent la période entre crucifixion et résurrection, le Christ, momentanément mort, n'est plus censé voir les pêchés humains. Là, tous les interdits disparaissent, tout devient possible, même pour les femmes...et la pression permanente de la religion s'évacue dans une explosion libératrice et nécessaire où la débauche, bien alcoolisée, est totale.

Cruelle innocence
Dans cette société fermée, l'individu se heurte donc aux croyances établies, garantes d'un équilibre fragile. De manière fine, Claudia Llosa suggère alors une problématique complexe et inextricable qui souligne le rôle fondamental de la religion dans l'établissement de l'ordre social du village mais aussi les limites contenues dans son absence d'évolution.

La religion, ciment, devenu mauvais, dont on ne pourrait se débarrasser sans détruire les fondations de l'existant, devient alors le terreau d'une dualité dangereuse. Derrière ces visages indéchiffrables d'acteurs non professionnels, chaque individu, coincé entre apparences à préserver et part sombre à assumer, menace de nous surprendre de la meilleure ou pire des façons. Ainsi, une scène d'inceste, abjecte et misérable, devient-elle «normale». Sa logique, irrémédiable, dérange. L'héroïne, Madeinusa, interprétée par la troublante Magaly Solier, n'échappe pas à cette ambivalence. Elle porte, elle aussi, une noirceur que sa pseudo-innocence de vierge est loin de compenser.

A ce noir et blanc des âmes, répondent de merveilleuses couleurs. Eclatantes et vives en extérieur, atténués par des clairs-obscurs à l'intérieur, elles semblent traduire l'entre-deux dans lequel navigue une population oscillant entre exaltation divine et obscurantisme aveugle. La combinaison de cette superbe lumière avec la surabondance oppressante de signes religieux finit par créer une ambiance baroque, voire rococo, qui renforce la dimension mystique du récit. Et, paradoxalement, (ou miraculeusement ?), malgré l'extrême réalisme de l'action, nous dérivons alors sur des terres mystérieuses où la présence du divin devient presque évidente.

Déroulant son scénario sans aucune concession pour le spectaculaire gratuit, Claudia Llosa finit d'imposer un rythme lent, obsédant, aux vertus hypnotiques (cf : l'horloge florale à «énergie humaine») qui trouve sa justification dans un final aussi réussi qu'inquiétant. Tout s'emboîte alors de façon définitive. Captant, avec brio, cette sensation de temps circulaire - propre aux civilisations des Andes - qui s'oppose au temps linéaire de l'Occident, elle referme, comme une boucle, une histoire surprenante, qui porte en elle la lourdeur d'un destin irrémédiable où chaque élément fait sens.

Madeinusa
Réalisé par Claudia Llosa
Avec Magaly Solier, Carlos De La Torre
Espagne, Pérou, 2005 - 1h40

Film de Claudia Llosa

Marc Petit Le 27 November 2006

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