Ce que Dieu et les anges de Richard Morgiève

Critique

Lecteurs

Votre note

Ce que Dieu et les anges

Je n’aime guère les "on" et "nous" dans les critiques : rétifs du "je", passez votre chemin. Ici je vous parle d'un certain écrivain en lecteur lambda et engagé pas plus intelligent qu’un autre mais en tout cas touché. Ce que Dieu et les anges.

Il s’appelle Richard Morgiève. Je le dis une fois pour ne plus le dire. Une seule fois dans cette critique. Comment l’appeler par son nom de famille, lui l’encore enfant sans parents ? Comment l’appeler « Monsieur » lorsque vous l’abordez, lui si chaleureux ? Richard, quand il rencontre ses lecteurs (à la BPI le 20 octobre 2002), donne de lui, son soi, donne de son œuvre, sa re-vie. Vous allez à lui, il vous accueille d’un « merci de venir à moi ». Étonné d’être aimé ?

On discute un peu et Richard nous répète ce qu’il a déjà écrit dans Ma vie folle :

(...) ce qui comptait entre autres et pour moi c’était faire et faire beau c’était ma mission sur notre terre par l’écriture je me suis réalisé j’ai existé je suis re-né par l’écriture.

C’est de cela qu’il s’agit toujours avec Richard : d’écriture et de beau. Pourtant, du beau Richard se fout. Richard écrit, Richard creuse avec sa plume en lui pour lui, jusqu’à trouver la sincérité, pour se sauver. Ainsi Richard fait beau, Richard fait pur, Richard fait Ce que Dieu et les anges.

La mère de Richard n’est pas morte : la mère de Richard meurt encore. De livre en livre. Ici, ça commence dans le train. Voilà : une mère qui meurt et son enfant, son petit garçon, sont ensemble dans un wagon vide qui ne roule pas. C’est-à-dire que ça commence par la fin, ça commence par la mort qui vient. Le début, c’est-à-dire après, c’est la voiture. Vous me trouvez confus ? C’est normal, le temps de Richard l’est, le temps cahote, ou encore : il n’y a pas de temps, que des souvenirs. La mère et l’enfant fuient ou sont en quête, on n’en sait rien, on sait juste qu’ils sont en voiture. En voiture, toujours en voiture. Et, dans la voiture : la mère, l’enfant et trois photos du père. Trois photos de ce père inconnu.

De ce qu’il se passe, on ne peut rien dire, on ne doit rien dire : il faut lire. Trahissons un peu l’œuvre tout de même car il faut absolument que je vous donne envie de lire ce livre, absolument. Un enfant aime sa mère plus que tout et cet enfant voit et sait sa mère mourir et cet enfant se souvient de sa mère vivre. Avec lui. Dans la voiture. On ne sait rien d’avant. L’enfant Richard cherche son identité, l’enfant Richard est devant un miroir à se demander : « Je suis combien d’elle ? Je suis combien de lui ? » Cet enfant aime sa mère et sa mère meurt. Je l’ai déjà dit. Je le répète autant que Richard le répète d’un livre à l’autre. Cet enfant qui n’a pas de père, cet enfant-là perd sa mère. Et cet enfant se pose des questions, car les orphelins ne savent rien de ce qu’ils sont. Jamais aucune certitude.

J’ai changé d’avis. Pour parler du style de l’écrivain, je ne dirai plus « Richard », mais « Richard Morgiève » car, écrivain, Richard devient un homme plein, ou un homme qui s’emplit, ou un homme qui circonscrit son vide. Par l’écriture, Richard devient. Richard Morgiève, donc, est un homme de vérité : il la traque. Pour cela, il a ses chiens, ses pisteurs : les mots. Ces mots-là, il est impossible qu’il n’aille pas les chercher au fond de lui. On le devine se les arracher du fond de son soi pour nous les poser là, bien doucement, sur le papier. Son écriture est abrupte car elle ne cache rien, montre tout sans être rude. Je disais qu’il traquait la vérité par les mots mais on n’assiste pas à cette traque : Richard Morgiève nous mène en lui nu de toute fausseté. Ses mots sont simples car le compliqué ne sert qu’à tromper. La ponctuation galope jusqu’à s’essouffler, souvent elle disparaît et toujours elle revient : elle suit exactement les méandres de ses pensées et s’insinue en nous. On dit de Richard Morgiève, je l’ai entendu, que son écriture est celle du cri. Mais, mon Dieu, existe-t-il autre chose que le cri pour dire sa mère morte ? Pour dire son père inconnu, ou si peu connu que ça ne compte pas ? Que ça ne devrait pas compter ?

Que les souvenirs de Richard soient vrais ou soient faux, cela importe peu : la vérité est dans sa manière de raconter. C’est un livre magnifique mais à l’émotion difficile d’accès tant son écriture est atypique. Pour l’apprécier - ou plutôt : pour le ressentir - peut-être faut-il avoir lu d’autres livres de lui (comme Un petit homme de dos) afin d’être familier de quelques-unes de ses clefs. C’est un livre d’initiés : il faut déjà avoir lu Richard Morgiève auparavant. Ou il faut être orphelin. Avoir été enfant et orphelin.

Selon tout le monde, cet auteur est un écorché vif. Selon moi Richard est un ex-écorché vif. Écorché parce qu’il a mal ; vif parce qu’il est vivant ; vivant parce qu’il cherche à s’en sortir. Ex car selon ses dires il s’agit là de son dernier livre de douleur.

Oui, Richard crie, mais il crie juste.

Guillaume Schneider


Le 26 March 2008