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La chance aux chansons
Le mp3, triomphe de la song. Tout le monde le sait, le marché de la musique est en crise, et c'est la faute du mp3. Ce n'est peut-être pas tant sa gratuité qui est à blâmer que son omniprésence. Le mp3 tuera peut-être les maisons de disques, mais il ne les a pas rendues inutiles. Il a en tout cas révélé un marché dans une situation aberrante.
Quel que soit le mode de production, il est de toute façon naïf de croire qu'un tube s'écrit. L'entrée sur le marché, tout d'abord, est tout sauf libre. On ne reviendra pas ici sur tout le chemin qu'une chanson doit parcourir de sa composition à sa commercialisation, ni de toutes les conditions qui feront de cette commercialisation un succès ou non. Toutes ces considérations de marketing sont déjà largement documentées ailleurs.
Ce dont on parle moins, c'est de la valeur réelle d'une (bonne) chanson. Le mp3, l'ipod et les mp3 blogs ont redonné à la chanson sa qualité d'unité de base de la consommation de pop, qu'elle avait perdu avec l'avènement de l'album à la fin des années soixante. Elles ont surtout révélé cet état de fait : des bonnes chansons, il y en a trop. Nous sommes en situation de surproduction. En ne retenant plus que trois-quatre minutes prises ici où là dans des centaines, des milliers même, de discographies, on parvient à un incroyable concentré de bonne musique. Chaque jour sur la hype machine (le principal agrégateur de mp3 blogs), les chansons préférées de centaines de passionnés de musique sont là, et la question n'est plus de savoir comment trouver de la bonne musique, mais plutôt laquelle écouter et laquelle écarter. Les magazines musicaux et leurs lecteurs ont depuis toujours joué au jeu des «500 plus grandes chansons». Maintenant, n'importe qui peut récupérer ces cinq cent chansons et seulement celles-là... et en quelques clics en remplir son ipod nano. Beaucoup s'en contenteront.
La valeur d'une bonne chanson, donc, n'est plus si grande. N'importe qui désireux de faire un tube peut puiser dans un catalogue virtuellement infini de chansons que le public n'a jamais entendu. Inutile, même, d'aller puiser dans les archives : il sort trop de chansons pour les radios, trop de « top ten material » pour le top ten. Même pour le top 50.
Non seulement la « bonne chanson » a perdu sa valeur en même temps que sa rareté, mais elle n'est plus depuis longtemps nécessaire. Peut-on dire que quelqu'un a « écrit » ou « composé » Crazy Frog ? Parmi les millions qui ont acheté le disque, bien peu dirait qu'il s'agit d'une « bonne » chanson. Pourtant, ils l'ont acheté. La vérité, c'est qu'on n'écrit pas un tube plus qu'on écrit un blockbuster à Hollywood. On n'est jamais qu'un maillon dans la chaîne. Même le net n'a pas réussi à changer ça. Contrairement à ce qu'on voudrait nous faire croire, les Arctic Monkeys et Lily Allen ne sont pas arrivés où ils sont par la seule force de leur talent. Le meilleur marketing est juste celui qu'on ne voit pas.
Si écrire une bonne chanson ne suffit pas à pénétrer le marché, que faut-il faire, finalement ? On peut prendre des cours de marketing. On peut essayer d'être original, de créer son « truc », d'espérer trouver sa niche et éventuellement, avec de la chance, taper dans le zeitgeist. On peut aussi, et c'est peut-être le plus sage, écrire ses chansons sans s'occuper du reste. Un tiers des britanniques n'a pas écrit de « tube potentiel », certes, mais un tiers des britanniques a écrit une chanson. C'est un chiffre assez formidable.

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