Mis en scène par Stéphane Braunschweig au Théâtre de Gennevilliers jusqu'au 24 novembre
Contrairement à ce que veut nous faire croire Stéphane Braunschweig, Vêtir ceux qui sont nus n'est pas une pièce prophétique sur ce phénomène sur lequel on glose déjà suffisamment, à savoir le désir qui, un jour ou l'autre, nous prend tous (ou presque) : sortir de l'anonymat, devenir célèbre, bref... passer à la télé. Non : la problématique est autre, plus archaïque, mais elle nous concerne encore...
Ersilia chassée de chez le consul où elle était employée comme gouvernante, à la suite de l'accident qui coûta la vie à l'enfant dont elle avait la garde, Ersilia abandonnée par son fiancé, Ersilia se suicide, mais se rate. L'histoire paraît dans les journaux et voilà qu'un écrivain célèbre la prend sous sa protection, que le fiancé se repent et que le consul arrive en personne pour rétablir la vérité, ou plutôt une vérité, celle qui l'arrange car nous apprendrons que la vérité vraie est encore autre...
Nous sommes chez Pirandello, dont le goût pour les chausse-trappes dramaturgiques est bien connu. Le destin d'Ersilia tel qu'il apparaît dans les colonnes du journal a tout d'un roman-feuilleton, ou de son pendant théâtral, le mélodrame, modèle littéraire dont l'auteur semble s'être inspiré pour mieux le détourner. La victime tente de faire coïncider son existence avec celle d'une pure héroïne de roman-feuilleton (lesquels étaient précisément publiés dans les journaux), sa pureté mise à mal par les révélations qui la transmue en fille perdue, elle finit dans la peau d'un autre genre d'héroïne : la pécheresse repentie. Purifiée moralement par le choix qu'elle fait de se donner une seconde fois la mort, spectacle visant finalement à l'édification des autres personnages de la pièces et du public. Tout ceci est bien entendu tourné en dérision par Pirandello qui fait de la dernière scène un moment poignant non parce qu'il est calqué sur le modèle mélodramatique, mais précisément parce qu'en fin de comptes, il y échappe.
Or Stéphane Braunschweig a tenté d'opérer un rapprochement entre la « médiatisation » qui selon lui entoure les mésaventures d'Ersilia et les événements récents qui ont montré le désir croissant de nos contemporains d'apparaître dans la sphère médiatique. Ainsi, le journaliste qui importune Ersilia est encombré d'une grosse caméra et l'agonie finale est filmée pendant toute sa durée (heureusement, Stéphane Braunschweig nous a épargné la projection des images ainsi captées en fond de scène). Pourquoi diable va-t-il coller du contemporain dans une intrigue au contraire si datée ? Car la problématique autour de laquelle tourne la pièce est la rectitude morale de l'héroïne. En l'occurrence son respect de l'obligation de virginité avant le mariage, et, plus généralement, son respect de la plus grande retenue en matière de sexualité. Cette obligation exigée des femmes dans nos société jusqu'à une époque récente, existe encore et il n'est pas besoin d'aller bien loin pour rencontrer des femmes qui sont placées devant de tels impératifs. Ainsi, c'est la « pureté » supposée d'Ersilia qui fait d'elle une héroïne, et c'est la révélation que cette pureté est factice qui la fait déchoir au rang des réprouvées. Son fiancé lui a pris sa virginité, le consul en a fait ensuite une « débauchée », avant qu'enfin, comble de l'abjection, elle tente (sans succès) de se prostituer. La perte de tout ce qui constituait son capital moral la dégrade à ses propres yeux, au point que le seul remède qui lui reste est le suicide.
Une telle situation paraît suffisamment dérangeante pour que le metteur en scène ait pu prendre la peine de le problématiser dans sa mise en scène. Ce n'est pas le cas. La pièce est bien jouée, un petit jeu avec les décors permet de signaler finement au public que Pirandello, c'est des semblants et des faux-semblants, quelques images video sont censées refléter ce qui se passe dans la tête d'Ersilia quand elle ne dit rien. La pièce est si habilement construite que le spectateur ne peut qu'être captivé par ce qui s'y passe... mais on ressort en se demandant si Stéphane Braunschweig, lui, s'est vraiment intéressé à ce qui s'y passait.

Vêtir ceux qui sont nus
De Luigi Pirandello
mise en scène de Stéphane Braunschweig
Théâtre de Gennevilliers, mardi et jeudi à 19 h 30, mercredi, vendredi, samedi à 20 h 30, dimanche en matinée à 16 heures (01 41 32 26 26). Jusqu'au 24 novembre 2006.
Sur le web :
- Site du théâtre de Genevilliers
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