Interview de Julien Hervé, auteur aux Guignols de l'Info
A l'approche des présidentielles, Flu jette un regard sur l'effervescente rédaction des Guignols de l'info. Entretien avec Julien Hervé, extraits vidéos et galeries de marionnettes hautes en couleurs.
Ca fait au moins un an ou deux qu'on entend plus à la rentrée le sempiternel “les Guignols ils sont moins bons cette année que les années précédentes.” Ca te fait plaisir ? J'ai l'impression que vous avez stabilisé une sorte de qualité constante à un niveau incroyable. Est-ce que, de l'intérieur, on sent des périodes de creux et des périodes d'euphorie ?
D'abord merci pour le compliment, ça fait plaisir. C'est toujours difficile, de l'intérieur, d'avoir une idée de notre "niveau", mais il est vrai qu'on a des périodes de creux, traditionnellement situées après le mois de janvier et qui correspondent en général à une faiblesse conjuguée de l'information et des auteurs. Quant aux périodes d'euphorie, elles existent aussi, quand, portés par un événement, on enchaîne les jt sans s'en rendre vraiment compte. Mais là encore, c'est qu'une information d'importance nous porte. Et en général, un examen rétroactif de ces dites périodes d'euphorie laisse un goût de déception profonde, puisqu'on ne se trouve plus aussi bons...
La présidentielle commence à parasiter l'antenne et pas seulement les Guignols. Tu avais déjà couvert avec les Guignols la précédente Présidentielle. Comment tu sens cette campagne en terme d'opposition de personnages ?
La présidentielle s'approche, en effet et je la sens beaucoup plus conflictuelle que celle de 2002 : en 2002, l'affrontement Chirac-Jospin n'avait rien d'inquiétant. Là, il y a une telle division des deux camps qu'on peut craindre une campagne très violente. En ce sens, 2002 aura été une parenthèse, puisqu'en 95, le premier tour avait également été sanglant. Quand une nouvelle génération tente d'arriver au pouvoir, comme c'est le cas aujourd'hui, les vieux refusent de laisser la place facilement (cf Chirac et Jospin) et les jeunes ont la gâchette facile (cf Sarko). Pour tout dire, je ne la sens pas très ludique et rigolote, mais grave et pesante, cette campagne, il va donc falloir qu'on soit très légers et drôles.
Avec la taille de Sarkozy, il me semble que c'est la première fois que vous utilisez un élément strictement physique au cœur du comique. Il y avait eu les oreilles de François Bayrou mais cela n'a jamais été la base de la blague. Est-ce un truc auquel vous réfléchissez de cette façon là ?
Effectivement, en général, on ne touche pas au physique des personnages, sinon il y aurait trop à dire. Le problème Sarkozy est, selon moi, à part, dans la mesure où il semble avoir un véritable problème avec sa taille : il porte des talonnettes, est sur la pointe des pieds sur de nombreuses photos et personne n'est capable de nous dire quelle est sa taille exacte, ce qui semble quand même incroyable. La taille, dans cette histoire, est anecdotique (à tout point de vue, d'ailleurs...), dans la mesure où ce qui nous intéresse est ce qu'elle révèle : une personnalité complexe, autoritaire, qui contrôle l'information sur lui et semble avoir des choses à prouver.
En bref, on s'est posé une question simple : un homme qui aspire aux plus hautes responsabilités est-il digne de confiance, alors qu'il est capable de mentir sur sa propre taille ? voilà, c'est con, mais ça nous a fait rire...
Le personnage du Borloo alcoolo SDF est à la fois très durement décrit et plein de tendresse . Comment fait- on pour parler d'un élément finalement assez peu connu du grand public et qui touche le bonhomme assez intimement. D'où viennent ces infos plutôt confidentielles et comment on décide de les utiliser ?
On n'a aucune info sur Borloo, et de toute façon, nous ne sommes pas là pour révéler des scoops, ça c'est le boulot du Canard. D'autant qu'en l'occurrence, le scoop en question serait un peu crade et indigne. Le point de départ avec Borloo, c'est son côté négligé, mal peigné qui nous fait marrer. En extrapolant, on arrive à un personnage qui a sur ses vêtements des tâches qui datent de plusieurs années, parce qu'il fait beaucoup d'apéros. Je suis content de voir que tu trouves ça tendre, parce qu'on n'a pas du tout l'intention de se foutre de la gueule d'un alcoolo...
Comment ça se prépare une journée des Guignols ? Est-ce que vous passez par une lecture approfondie de toute la presse ou est-ce qu'un survol de l'actu suffit parce que vous travaillez justement sur ce qui est saillant et relève de la représentation ?
On arrive le matin, on épluche la presse et on repère les 4-5 grosses infos de la journée, sur lesquelles on essaye de construire le jt. C'est toujours mieux de parler de sujets que les gens connaissent, ils sont tout de suite dedans et on n'a pas besoin de ramer pour dire qu'un tel a affirmé telle chose dans tel canard et que c'est pour ça qu'on l'invite...
Sur la Présidentielle toujours, il y a ce gros fantasme selon lequel les Guignols auraient ou auraient eu le pouvoir de faire l'élection (en 1995, avec Jacques Chirac sympa). Sans parler de ça, est-ce que vous avez, entre auteurs, une « stratégie cachée », un but non avoué que vous poursuivez ?
Il n'y a pas de plan caché, on est tous d'accord, on veut que Bayrou gagne et que triomphent les idées centristes ! Plus sérieusement, on ne va pas prendre position, encore une fois. On va sentir l'opinion, ce qui se dégage de chaque candidat et grossir ce trait là.
Notre influence reste de toute façon limitée car si nous avons fait élire Chirac en 95 avec mangez des pommes, alors pourquoi ne l'a-t-on pas fait perdre en 2002 avec supermenteur ? (si tu réponds à cette question, tu gagnes un t-shirt de Pierre Méhaignerie). L'important, dans notre travail, est de laisser de côté l'idéologie : si tu regardes bien, on n'a pas plus d'affection pour un parti que pour un autre, mais plus d'affinités avec un personnage plus qu'avec un autre. C'est une émission politique, mais ça passe par les caractères et on n'est jamais que dans ce que les français ressentent de leurs dirigeants. Quand Chirac est mis en avant en 95, ça n'est pas idéologique, le mec n'a aucune idée, c'est simplement que de son côté, la dramaturgie est belle et il y a matière à un beau personnage de roman ou de film : trahi par tous ses amis, personne ne croit en lui, il devient forcément sympathique.
Toujours dans ma théorie du complot, y a-t-il une internationale des Guignols ? Est-ce que vous rencontrez des collègues anglais, russes ?
Et non, il n'y a pas d'internationale des guignols : les espagnols ne parlent ni du roi ni de religion, donc sans intérêt et les auteurs des guignols en Russie sont en prison, on ne va quand même pas aller leur rendre visite... la seule initiative qui avait été envisagée est celle d'une italienne, sabina guzanti, si mes souvenirs sont bons, qui a réalisé Viva Zapatero et qui avait lancé l'idée d'une Internationale de la satire, avec tournée mondiale et tout le toutim. Mais comme Berlusconi a été battu sans que nous ayons à intervenir, je crois que l'idée a été abandonnée.
Dans les thèmes que vous abordez, en politique internationale spécialement, on parle peu de l'Europe en tant que telle. Est-ce volontaire, parce que les français s'en foutent ou parce qu'il y a un manque de caractères forts dans ce domaine ? (je me souviens à l'époque ancestrale du duo François Mitterrand/ Helmut Kohl qui apparaissait souvent).
Est-ce que l'Europe existe ? On croirait un sujet de Grande Ligne de Partage du Monde Contemporain (note : le nom savant de l'enseignement Géopolitique à Sciences-Po Paris) mais sérieusement, Benjamin Berton, est-ce que l'Europe existe, je te pose la question ? Je n'ai pas l'impression qu'elle existe pour beaucoup de gens et dans le débat public en France, elle est étrangement absente, ou seulement utilisée pour dire : c'est la faute à Bruxelles.
Au delà de ces considérations dignes de notre deuxième année à sciences pipo (ma carte est en pièce jointe, je te rassure), l'Europe manque d'incarnation : Jacques Delors n'est plus et Romano Prodi ou Barroso ne sont pas des personnages très charismatiques. Reste le plombier polonais, qui aurait pu faire un joli personnage, mais il a disparu un peu vite...
Non, la seule chose réussie par l'Europe, c'est la Ligue des Champions, sauf les années où le Bayern de Munich arrive en finale bien sûr...
J'ai eu un choc avec le Benoît XVI « nazi », avec l'accent allemand, parce que je trouvais que c'était franchement facile et que ça ne nous rendait pas forcément plus intelligents de prendre cet angle d'attaque dans la tronche. Avec le recul, le côté conservateur, fondamentaliste aurait pu être tout aussi efficace pour critiquer ses positions. Comment tu vois le traitement de ce personnage ?
On a un peu corrigé ce côté accent trop marqué et on lui a juste laissé un accent plus léger et travaillé son discours plus en profondeur. Lorsqu'un pape est élu, qu'il est allemand et a fait partie, contre son gré, sans aucun doute, des Jeunesses Hitlériennes, on est effectivement en plein terrain miné. Dès son élection, nous avions laissé libre cours à notre germanophobie en proclamant : Habemus Papa Schultz ! Mais si tu regardes bien, nous tentons de faire des efforts, et Benoit nous aide bien, grâce à son discours rétrograde et traditionaliste. Mais sur le fond, tu as raison, on n'est jamais aussi mauvais que lorsque l'on sombre dans la facilité... mais bon, comme disait Judas : Errare humanum est.
Y a-t-il un dispositif spécial pour les Présidentielles 2007 et la campagne ? Des débats entre les candidats Guignols ? Une soirée spéciale. Comment ça se présente ?
A partir de janvier : nouveau décor, plus campagne, plus grand, nous donnant plus de possibilité et comme à chaque fois, deux soirées électorales prévues, pour le premier et le second tour. Nous allons couvrir la campagne au plus près, en essayant d'être rigoureux comme Arlette Chabot et drôles comme Alain Duhamel
J'ai l'impression que vous avez pas mal de budget sketchs en ce moment. Comment est-ce que vous intervenez dans le tournage des séquences ? Est-ce que vous vous déplacez sur les plateaux pour superviser l'esthétique ?
Le budget est toujours le même : autour de 15 millions d'euros la saison. Ensuite, en fonction des sketchs, on dépense plus ou moins d'argent. En général, nous ne suivons pas la réalisation des sketchs, car nos équipes sont super au point (15 ans d'expérience pour certains) et nos réalisateurs sont vraiment très doués. En plus, si tu te souviens bien de mes vêtements à sciences po, tu sais que l'esthétique n'a jamais été ma préoccupation principale.
Entretien réalisé par Benjamin Berton

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