Jared Hess en est encore au début de sa carrière, mais il a déjà connu le succès aux Etats-Unis avec Napoléon Dynamite en 2004. Méconnu, voire inconnu chez nous, c'est avec Super Nacho qu'il débarque en France. Son regard amusé se concentre sur les têtes de clous qui dépassent de la planche bien lisse de la société, il affectionne les doux dingues. C'est pourquoi il a abordé la lucha libre, flamboyant sport de combat, sous l'angle d'un loser-né. Ou comment sublimer par contraste.


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Super Nacho, aka Nacho Libre en VO, est un mariage entre grosse comédie régressive et film pour nerds surdocumentés. Les niveaux de lecture dans les films de Jared Hess sont très distincts, et Super Nacho ne déroge pas à la marque de fabrique célébrée par Napoleon Dynamite. La fausse patine du film, son grain, l'époque de référence, se placent dans une esthétique très précise, celle des films de luchadores des années 70.

Au-delà du choix plastique, c'est une boîte à souvenirs dont le réalisateur s'est emparé, afin de nous restituer l'ambiance typique d'un âge d'or du cinéma mexicain, de très mauvaise facture, mais dont la fantaisie déplaçait les foules dans les salles obscures. Techniquement parlant, le genre est mort et enterré, mais sa piètre qualité en a fait aujourd'hui une référence de ringardise hype, comme les nanars turques et films de ninja des années 80.
Hess aurait fait une erreur en voulant reproduire les films d'antan avec leurs histoires abracadabrantes, il a donc opté pour une histoire vraie et une esthétique très codifiée, nourrie de petits détails culturels.

L'homme de culte face au culte d'un homme
La personne derrière le personnage est le Père Sergio Gutierrez Benitez, un prètre de Texoco au Mexique, qui prit la décision de chausser le spandex, afin de subvenir aux besoins de son orphelinat. C'est par nécessité qu'il fit ce choix, pensant que les stars de lucha libre étaient riches à millions. Mais la réalité était toute autre et ses premiers cachets n'éxcédaient pas 20$. Après de nombreux combats et la révélation publique de son statut d'homme d'Eglise, sa réputation grandit dans le pays. Ses adversaires avaient moins peur de lui que du public, très croyant. Avec le temps, les rapports prirent un tournant surréaliste, où les lutteurs s'empoignaient avec Fray Tormenta, puis venaient le voir après le match pour se confesser, ou demander à faire bénir leur maison. C'est sa dimension humaine et le fait qu'il ne refusa jamais de l'aide à un enfant nécessiteux qui construisit son mythe. "J'ai créé mon propre masque et mon costume. Les couleurs de mon masque sont le jaune et le rouge. Le jaune représente l'or pour le Divin, et le rouge représente le sang que Fray Tormenta est prêt à faire couler pour les enfants."

Plus de deux mille enfants sont passés par son orphelinat, et beaucoup ont eu des carrières brillantes par la suite. Trois docteurs, seize professeurs, des avocats, des informaticiens... La rémunération des combats se faisant à la popularité des lutteurs et au spectacle garanti sur le ring, Fray Tormenta parvint à une certaine sécurité financière à travers la lucha libre, mais aussi par les dons d'un public conquis. Orphelin lui-même, il voulait être luchador depuis son plus jeune âge, mais les Pères ne l'entendaient pas de cette oreille. Il étudia donc et acquis plusieurs diplômes dont un en loi avec spécialisation en loi criminelle. Fray Tormenta travaille aujourd'hui pour l'Etat d'Hidalgo, sa condition physique ne lui permettant plus de se jeter du haut des cordes.

Les points communs avec Nacho, son ombre clownesque, sont donc nombreux. Pourtant, en tordant le récit et en faisant de Jack Black un lutteur-loser bouffi d'orgueil, Jared Hess crée un personnage original et vaniteux qui passe par les 13 stations d'un christ catcheur et poissard, et qui ne finit par vaincre qu'à travers l'oubli de soi.

Un regard en biais vers la lucha libre
Super Nacho compile les rencontres éclair pendant lesquelles Nacho se fait plier à contre-articulation par des lutteurs plus expérimentés que lui. C'est à une punition perpétuelle à laquelle on assiste, la gigue ridicule d'un luchador incompétent. Tiraillé entre son envie de gagner "juste une fois" et le besoin de nourrir les orphelins, Nacho affiche une estime de soi dangereusement basse, mais qui lui permet néanmoins de ne pas renoncer. En effet, à deux reprises, il se fait démasquer sur le ring. La carrière d'un luchador est habituellement brisée quand son visage est révélé au public. Cela s'inscrit dans une tradition des combats masqués, qui remonte aux lutteurs aztèques, les hommes-pumas, qui combattaient déguisés. De nos jours, un lutteur qui se fait démasquer est considéré comme "mort". Il abandonne son personnage actuel et doit repartir de zéro avec un autre. Nacho supporte pourtant cette épreuve et décide de poursuivre sa quête de la fin de mois moins difficile.

Au casting des luchadores, la plupart sont des hommes sans visages qui s'occupent de faire les cascades pour les autres. Mais parmi eux se trouvent aussi Ramses/Cesar Gonzales - et El Snowflake/Craig Williams. Tous deux sont catcheurs hors écran, respectivement connus sous les noms de Silver King et Human Tornado. Ils ont contribué à la chorégraphie des combats, tout comme Jack Black a suivi une formation poussée au New Japan Pro Wrestling de Los Angeles. Ce qui apparaît sur pellicule comme une farce fluide est issu d'un arsenal de techniques choisies pour leur popularité. L'exemple le plus flagrant à décrypter pour le profane est la prise de maintien au sol que Nacho utilise dans l'affrontement contre Ramses. Cette clé inextricable est un mouvement signature du luchador El Dandy, nommé Magistrale Cradle. Tout contribue, dans Super Nacho, à cultiver la passion d'un spectacle et d'une ambiance qui ne transparaissent chez nous que par la pop-culture, avec 30 ans de retard.

Faire du vieux avec du neuf
La crédibilité de Super Nacho ne repose pas sur son scénario, inspiré de faits réels, ni sur le plausible des scènes de ring. Elle nécessite un liant sirupeux qui permet à l'ensemble de ne pas se déliter en eau de boudin. Une cohésion plastique.

Les filtres imposés à l'image sont caractéristiques des pelliculas méxicaines des années 70, avec un technicolor très rouge et une exposition de la photo qui joue avec la saturation des teintes. Les lumières faussement naturelles sont autant de prétextes à effets de flou et cadrages volontairement maladroits ou simplistes. A ce titre, les zooms sur visage des protagonistes et l'absence de caméra subjective sont typiques des faiblesses de réalisation des films d'origine. En réponse à ce cahier des charges, Jack Black évolue, se gadine, dans des plans fixes qui soulignent la solitude et le pathétique de son rôle. Nacho est au-dessus du ridicule, et se retrouve grouillot de plans dont il est sensé être la star. La galerie de portraits est savoureuse, de Ramses à Esqueleto, y compris Sœur Encarnacion, tous justes dans leur caricature, comme l'était Napoleon Dynamite, chacun campant une facette du cinéma mexicain de l'époque.
Le générique de Super Nacho lui-même s'ancre dans cette culture très compartimentée. Religious Man d'Eduardo Rodriguez n'est pas une création rétro, mais une chanson originale de 1975, époque supposée pendant laquelle se déroule le film.


 Religious Man d'Eduardo Rodriguez

Melting Pop et Wrestling Pot
Après relecture du film, on s'aperçoit que Jared Hess a encore une fois mélangé sous-culture pop et personnages détourés à la craie grasse pour obtenir une grosse comédie qui ronronne. Cela ne servirait à rien d'aller plus loin dans l'énumération des détails, du mobilier aux peintures murales de la ville. La cohésion de cette œuvre au demeurant anecdotique est presque une étude de cas sur le revival de l'engouement pour le film de luchadores, la culture mexicaine et le cinéma populaire d'Amérique du Sud.
Longtemps après la mort artistique d'un genre et d'un tour de main malhabile, Jared Hess lance un grand cri d'amour au divertissement, non pas en pastichant au premier degré et en sortant les lutteurs de leur contexte, mais en glorifiant leur marginalité spectaculaire. Il met les puissants et les ratés sur la même marche, car ils sont tous les éléments nécessaires d'un même show. A travers la vanité de Nacho et les effets formels du film, Hess rejoint les mots de Fray Tormenta. "La gloire est comme de l'écume. Elle monte et descend. Ainsi, la meilleure chose à faire en tant qu'homme public, c'est d'être humble et simple avec les gens, car la gloire est fugace."

Rémi Vermont

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