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A l'instar du film de zombies, le film de luchadores, les lutteurs mexicains, est un genre qui arrive difficilement à dépasser le stade de série Z. C'est la démesure qui prime ici. Les films sont tournés à la hâte, scénarisés à l'emporte-pièce, mais forts d'un succès populaire inconcevable sous nos latitudes. Ces super-héros en chair et en masque ont monopolisé l'audience mexicaine du milieu des années 65 jusqu'aux années 80, se créant une imagerie du grand-guignol, qui ne vit que par et pour son extravagance.
Le film de luchadores est en réalité un sous-genre cinématographique qui devint une référence aux yeux du public méxicain. Dérivé des films d'horreur, le film de luchadores comporte une star de la lucha libre ainsi qu'une icône horrifique du cinéma américain qui s'affronteront à grand renfort de corde à linge dans la scène finale. Au fur et à mesure des années, les prétextes sont devenus de plus en plus farfelus jusqu'à mettre en scène des succédanés de méchants aux noms parodiques, et proposer des lieux exotiques. Atlantide et Triangle des Bermudes de carton-pâte, nous voici.
Malgré les budgets extrêmement réduits et les synopsis de 150 signes, ces productions ont rassemblé les foules au Mexique pendant la période des années 60-80. Cet âge d'or a été amorcé par un simple masque d'argent. Santo.
Accord à 3 cordes
El Santo, de son vrai nom Rodolfo Guzman Huerta, est né le 23 septembre 1917 à Tulancigo au Mexique. Initié très jeune, il commença à lutter à l'âge de 16 ans sous son vrai nom, puis utilisa plusieurs noms de scène avant de se fixer sur El Santo en 1942, lorsqu'il fut recruté pour une écurie de catcheurs exclusivement vêtus d'argent. Son personnage de ring était à l'origine un rudo, un "mauvais garçon", mais il s'aperçut rapidement que le public aimait bien plus les héros, alors il décidé de devenir un technico. Cela eut un effet spectaculaire sur sa carrière, qui prit une telle ampleur, qu'une bande dessinée lui fut dédiée en 1952. Il y combattait monstres et voleurs de sacs à main de façon hebdomadaire. L'engouement pour cette BD décupla l'image de marque de Santo, faisant de lui une légende vivante. S'il est un homme en collants dont le nom reste aujourd'hui encore sur toutes les lèvres du Mexique, ce n'est pas Superman.
La même année, Santo est démarché par la télévision, afin de jouer le méchant de service dans une série. Conscient de son image, il refusa. Toutefois, sa popularité était telle qu'il céda 6 ans plus tard pour participer à son premier film sur grand écran, The Evil Brain. Tournage emballé-pesé par une équipe de bras cassés à Cuba, pour un résultat minable. La même année, il enchaîne avec The Infernal Men, tout aussi raté. Pourtant, ses premiers rôles de faire-valoir musclé ne l'ont pas dégoûté du cinéma. Quand le producteur Alberto Lopez le contacta en 1961, c'est sous son nom de ring qu'il apparut enfin officiellement dans Santo vs the Zombies. Premier d'une ribambelle de nanars aux noms transparents, ce film amorça un tournant dans le genre.
Les frères ennemis masqués
En 1964, Enrique Vergara, concurrent de Lopez, proposa un salaire cinq fois plus élevé à Santo pour l'attirer à lui avec succès. Vergara avait une vision plus spectaculaire du film d'horreur comportant des luchadores, il voulait en faire des attractions filmées. Il suivait une logique du « plus ». Plus de monstres, de jolies femmes à sauver, et surtout plus de catcheurs. Vergara était déjà lié par contrat à Blue Demon, le rival de toujours de Santo. Leur haîne mutuelle avait commencé en 1952 quand Santo démasqua Black Shadow, le coéquipier de Blue Demon, pendant un combat. Cela décida le lutteur à passer du côté technico, sans pour autant oublier l'affront : il se vengea en 1953, prenant son titre de champion à Santo et le conservant pendant presque 8 ans.
Blue Demon entama sa propre carrière cinématographique en 1961 par des rôles de grouillot masqué, mais c'est en 1964 avec El Demonio Azul qu'il passe sur le devant de la scène. Toujours en 1964, il partagera donc l'affiche avec Santo dans Blue Demon vs the Satanic Power. Sur les 25 films qu'il tourna, 9 virent une collaboration avec Santo, mais Vergara ne parvint jamais à les faire s'entendre ni sur les scripts ni sur la répartition de la vedette. La situation devenant parfois ingérable sur les plateaux, le producteur se tourna vers une solution sous contrôle, façonnée par ses soins.
Le troisième homme aux mille masques
Aaron Rodriguez n'avait jamais envisagé la lucha libre. Pourtant, il devint un des luchadores les plus populaires, du jour au lendemain. En 1965, Aaron s'entraînait pour faire partie de l'équipe Olympique de Judo du Mexique, mais sa rencontre avec Enrique Vergara changea le tour des choses quand celui-ci lui proposa de devenir la star de son prochain film. A ce moment précis, Blue Demon était en convalescence suite à une blessure de ring et Santo avait rompu un contrat qui ne le satisfaisait pas. Nous étions au point culminant de la popularité du film de luchadores et Vergara savait ce qui plairait au public. Il créa ainsi de toutes pièces un personnage, Mil Mascaras, un lutteur qui portait un masque différent à chaque apparition et dont le mythe serait fabriqué par le cinéma, de la même façon que la BD avait fait exploser Santo.
La toute première apparition de Mil Mascaras se déroula dans un film éponyme, entièrement dévolu à l'ébauche de sa réputation. Il fut tourné exceptionnellement en noir et blanc, relatant l'enfance du héros. Le scénario avait été travaillé à la manière d'un comics américain : Enlevé à sa mère pendant la seconde guerre mondiale et placé en orphelinat, il fut adopté par des scientifiques qui firent de lui un surhomme, puis qui l'envoyèrent une fois adulte de par le monde afin de redresser les torts qui lui passaient à portée de double lariat. Pierre de voûte très inspirée, ce film eut un succès immédiat et propulsa Mil Mascaras à mi-hauteur de Santo et Blue Demon. Ils apparurent dans plusieurs aventures communes, dont la plus connue et surtout la meilleure aux yeux des amateurs du genre est The Mummies of Guanajato de 1970.
Reconnu comme l'élément unificateur du film de luchadores, Mil Mascaras était le pillier des péripéties de groupe, empruntant beaucoup à leurs homologues américains comme la Justice League. Aaron Rodriguez impressionnait par sa carrure et son physique de bodybuilder qui l'handicapaient dans des matches de lucha libre traditionnelle face à des lutteurs plus agiles, mais qui lui permirent d'avoir une carrière internationale, dont des combats au Japon et aux Etats-Unis, popularisant le style de lutte typiquement mexicain en dehors de ses frontières.
De la poussière sur les coutures
Santo enleva son masque une seule et unique fois à la télévision mexicaine le 26 janvier 1984, une semaine avant de s'éteindre à 66 ans. Blue Demon s'assit une dernière fois sur un banc, non loin de sa salle d'entraînement, à bout de souffle, le 16 décembre 2000. Il fut enterré lui aussi avec son masque, qu'il ne retira jamais de toute sa carrière. Les autres dizaines de noms de luchadores se sont évanouis dans l'écho des spectateurs qui quittent la salle. Ne reste aujourd'hui que Mil Mascaras, 64 ans et toujours vaillant. Le genre, lui, s'est lentement affaissé au début des années 80. Les productions sont devenues plus rares, même si les fils respectifs de Santo et Blue Demon, lutteurs eux aussi, se sont prêtés au jeu.
Le film de luchadores n'a connu qu'un hoquet sous nos latitudes, avec L'homme au masque d'Or. Jean Reno perdu au milieu d'un navet qui n'avait rien de la fraîcheur nanarde d'un Santo vs the Martians. Moribond, ou ressuscité avec maladresse comme dans Zombie King and the Dark Legion, ce n'est pas lui mais son passé qui est en plein revival. Depuis les victoires de Rei Mysterio en ligue américaine, les apparitions de luchadores dans divers jeux vidéo ou bandes dessinées, le lutteur mexicain reprend son rôle d'icône populaire, en tant qu'entité. Et le monde découvre que derrière cette cosmologie, se trouvent plus d'une centaine d'aventures sur pellicule dont le cachet égale les films de kung-fu les plus désargentés. Dépaysant, désinhibé dans sa recherche du divertissement à tout prix, le luchadores movie est une cours de récréation.
Le nouveau héros cathartique
Peut-être est-ce un désir du public de retrouver des super-héros à échelle humaine, ce plaisir régressif à voir voler des gens dans des décors en contreplaqué. Peut-être est-ce ce castelet de guignol aux marionnettes musclées qui séduit par son imagination débridée. Après le regain d'intérêt pour le film de Bollywood pure souche, c'est au tour des lutteurs mexicains de revenir dans la lumière des spotlights de la pop culture, vociférant leurs pires jurons sous couvert de leurs déguisement. Car si le luchador séduit à nouveau aujourd'hui, c'est sûrement parce qu'il nous renvoie à un fantasme de puissance, de décomplexion, derrière une identitée secrète et un corps exhibé. Le luchador, image moderne de notre "ça" face à une société où l'on doit garder le petit doigt sur la couture du pantalon.
Et non du masque.
