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Jeff Noon

Le pays des merveilles sans retour


Jeff Noon


Rencontre autour du Vurt

Avec Vurt, puis Pollen, le britannique Jeff Noon trace la carte mentale des rêves et remixe le langage en concevant un univers magique et urbain, où se côtoient technologie et psychédélisme, science et mythe, à la manière d'un Lewis Caroll de la génération ecstasy. Il fallait donc qu'on lui parle.

Quand avez vous éprouvé le besoin d'écrire pour la première fois ?
Je mes suis mis à écrire au début de la vingtaine, quand j'ai rejoins un groupe appelé Stand and Deliver. Nous étions un mélange de poètes, de musiciens, de comédiens, etc, qui organisions des évènements dans les pubs locaux. Je faisais le genre de spectacle d'une demi-heure où l'on incarne différents personnages, avec différentes voix, et je racontais des histoires étranges, drôles ou tragiques. C'était assez expérimental pour l'époque. De cette aventure est née l'envie d'écrire des pièces de théâtre, ce que j'ai commencé à faire après mes études en 1984. Je n'ai vraiment commencé à écrire des romans qu'au début des années 90.

Et quel genre de livres aviez vous envie d'écrire alors ?
J'étais très intéressé par le cyberpunk et toute la culture du magazine Mondo 2000 (titre fondateur de la cyberculture aux Etats Unis, NDA), et je voulais réaliser une histoire qui se passe en Angleterre en utilisant les fondements de cet univers. Personne n'avait encore fait ça en Grande-Bretagne, il s'agissait encore d'une vision très américaine de notre future proche. Pour ma part, je voulais rapprocher ça des mouvements techno et house, et d'autres genre musicaux très anglais, qui explosaient alors.
Je voulais également créer une nouvelle façon d'écrire sur ma ville, Manchester, pour capturer les vibration et la noirceur de certains aspects de la vie urbaine. J'étais également intéressé par le langage lui-même en temps que médium, cela suppose des jeux avec les mots et différentes manipulations, qui participaient à mon mix personnel. C'était censé refléter les différentes ambiances qui régnaient dans la ville et dans ma vie, et tout cela est apparu comme fondateur de mon premier roman, Vurt.

Comment avez vous créer le Vurt ? D'où vous est venue l'idée ?
Je voulais prolonger les idées qui habitaient le cyberpunk américain, et l'amener vers d'autres lieux. Je travaillais sur une pièce qui s'appelait Torture Garden, dans laquelle j'introduisais moi aussi l'idée d'un espace virtuel accessible par des moyens magiques. La pièce n'a jamais vu le jour mais l'idée de base s'est finalement invitée dans le roman. L'idée est même devenue l'intrigue principale puisque le personnage central de Vurt a perdu se sœur dans l'univers virtuel du Jardin des Tortures, et tente de la récupérer. J'ai réalisé qu'il y avait des connexions avec le mythe d'Orphée et d'Eurydice, j'ai donc également incorporé ces éléments. Mais je crois que l'influence primordiale vient d'Alice aux pays des merveilles, une expression toute britannique d'un monde fantastique co-existant avec la réalité par delà le miroir.

Dans Pollen vous faites référence à la biologie, l'ADN, les fleurs, la nature et l'information... Quelle est la part de la science dans vos créations ?
Deux livres m'ont aidé à travailler : "Godel, Escher, Bach: an Eternal Golden Braid" de Douglas R. Hofstadter et "Mind Tools: the Mathematics of Information" de Rudy Rucker. Cela m'a aidé à visualiser la façon dont différentes couches d'informations et de rêves se mêlent à la réalité.
A part ça, j'étais également inspiré par des idées que j'avais en tête depuis de longue années, et que j'avais glané au fil de mes lectures, majoritairement des livres de vulgarisation scientifique et mathématiques. Je ne suis qu'un novice dans ce domaine, et de toute façon, je suis plus intéressé par la façon dont on peut pousser ces idées vers de nouvelles dimensions et de nouvelles configurations. Je m'inspire des quelques bribes de connaissance que j'acquière, j'exagère un peu, et ensuite je vois ce que je peux faire du résultat.

A propos d'expérimentations et d'écriture, j'ai lu quelque part que vous souhaitiez réhabiliter l'idée de sampling dans la littérature... Comment vous y prenez-vous ? Et pourquoi cette envie ?
C'était une idée qui m'intéressait il y a quelques années. Je donnais une lecture dans un club, un soir, quand la musique du dancefloor s'est mise à interférer avec mes mots, il m'est soudainement apparu que la prose pouvait facilement être remixé, comme les autre médium. Ma première expérience dans ce sens apparaît dans mon troisième roman Nymphomation (non traduit en France, NDA), et aussi dans une série d'histoires courtes nommée Pixel Juice. J'essayais d'imposer à l'écriture l'équivalent des techniques du dub : le remix, le séquençage, le scratching et diverses autres techniques musicales. Le cyberpunk a toujours été connecté à l'idée d'information pénétrant le corps humain, pour ma part, je vois la musique comme de l'information, qui peut être mixée à la chair et à la psyché de la même manière. De cette idée est née le roman Needle in the Groove. L'expression finale de tout cela apparaît dans un livre de textes expérimentaux nommé Cobralingus, qui s'inspire de mon intérêt pour les logiciels de création musicale, et la façon dont ceux-ci jouent avec la musique en tant qu'information. C'était une époque excitante pour moi, mais ces jours sont loin désormais, aujourd'hui les nouvelles technologies musicales se sont vulgarisé, et produit de la musique au mètre. Ce n'est pas le genre de musique que j'écoute. Cela me plonge toujours dans une certaine tristesse de voir comment mes romans, d'une certaines façons, annonçait justement ce qui allait se passer dans ce domaine au 21 ème siècle.

J'ai lu que vous aviez réalisé une lecture de Pollen à l'Hacienda, justement, un lieu mythique de Manchester... C'est vrai ?
Certains d'entre nous réalisèrent ce genre de performance pendant une courte période, c'est vrai. Cela n'a jamais vraiment été un franc succès, à dire vrai, parce que les deux expériences, la musique live d'un côté et la lecture d'un texte de l'autre, sont de bien étranges et surtout, bien exigeants compagnons.

Que signifie ces jeux de langage pour vous ?
Je me souviendrais toujours du poète Gerald Manley Hopkins, lors de mes premières lectures scolaires. C'était la ma première fois que je lisais quelqu'un qui repoussait autant les limites du langage, que se soit grammaticalement, ou au niveau du sens. Cela me fascinait. Durant mon adolescence, j'étais très intéressé par la peinture et les arts visuels, cela m'a amené à pratiqué la peinture à l'huile, qui est une matière très fluide et facile à manipuler, juste avant qu'elle ne sèche. Il y a eu, pour moi, une période similaire pour le langage, quand il pouvait encore être transformer et manipuler, avant que le sens ne s'impose. Toutes les expériences musicales et littéraire mentionnées plus haut, furent créées dans ces moments d'intense créativité.

La ville de Manchester est un personnage à part entière dans vos roman, quelle importance a cette ville dans votre travail ?
Il fut une époque où c'était très important, en effet. J'ai souvent pensé que mon travail résultait directement de l'expérience de vivre dans cette ville. Au fil des ans, pourtant, j'ai commencé à me sentir aliéné par cette situation, en parti à cause d'une envie de changer de décor, et aussi parce que la ville elle-même changeait, devenait plus industrieuse, plus sérieuse. J'ai donc déménagé à Brighton, sur la côte sud de l'angleterre. Je crois que je m'attacherais plus jamais autant à un endroit de cette manière. La plupart de mes travaux ces temps-ci, semble se tenir dans des villes imaginaires.

Entretien réalisé par Maxence Grugier
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