La fin dans les films du grand Clint
Qu'ils soient tombés au champ d'honneur ou aient vu leur mémoire assassinée, les soldats d'Iwo Jima marchent, solitaires, dans un purgatoire dont seule la fin les délivrera. Car ils sont à l'image des autres protagonistes de Clint Eastwood. Fantômes en sursis, ils oscillent entre vie et mort, ombre et lumière. Leur devenir est l'effacement, la disparition pour un ailleurs incertain. Vie, mort... la frontière est bien relative, et cette incertitude récurrente dans les épilogues de ses films. Voyage au milieu des morts et des vivants, en s'arrêtant sur quelques titres, à la découverte de ces fins qui n'en sont pas vraiment.
L'Homme des hautes plaines (1973):
Dans la version originale, le cow-boy solitaire (Clint Eastwood), avant de s'en aller dans le lointain, est interpellé par un nain qui lui demande comment il s'appelle. Le nain est alors en train d'inscrire un nom sur une pierre tombale. Il lui répond que ce nom est le sien. Son nom seul ou son nom et prénom ? Rien ne permettra de trancher (sinon la V.F. qui, par contresens, traduit sa réponse par « c'est le nom de mon frère » !) et le doute planera jusqu'au bout : est-il un fantôme venu se venger de ceux qui l'ont tué ?
Honky Tonk Man (1982) :
Red Stovall (Clint Eastwood), chanteur de country sans envergure, vient de mourir de tuberculose. Les seuls garants de sa mémoire sont son neveu (Kyle Eastwood) et une jeune femme rencontrée sur la route, en pleine Grande dépression. Inconnu il était, inconnu il devait rester. Mais, après son décès, la radio diffuse une chanson qu'il venait d'enregistrer. Soudain, par cette musique, quelque chose semble revivre. Quelque chose a transcendé la mort, en est revenu.
Impitoyable (1992) :
Le plan est large. Nous sommes à l'extérieur, entre chien et loup. Les éléments se détachent comme en ombres chinoises : un arbre aux branches dégarnies et une pierre tombale. Le cowboy William Munny (Clint Eastwood) s'avance sous l'arbre, devant la tombe de sa femme puis... s'évanouit dans l'air. Son corps s'efface progressivement.
Apparaît alors un carton qui nous raconte que cet homme, celui-là même qui tel un ange exterminateur venait d'ensanglanter un saloon, serait parti vivre en paix dans une grande ville. Réalité ou légende ? Rien ne viendra le confirmer. La présence en ce monde commence à devenir incertaine.
Un monde parfait (1993) :
« Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,/ Tranquille.Il a deux trous rouges au côté droit. », écrivait Rimbaud dans le Dormeur du Val.
Ce motif, Eastwood le reprend au début et à la fin de son film. En ouverture, Kevin Costner semble paisiblement assoupi dans un champ. Deux heures après, on découvre qu'en fait, il vient d'être touché à mort par balle. Le corps ne dit pas son état. La vie ressemble parfois fortement à la mort. Et vice versa.
Sur la Route de Madison (1995) :
Après quelques jours d'intense romance, les amants se sont séparés, pour ne plus jamais se revoir. Lui (Eastwood) décédera, on ne sait où. Elle (Meryl Streep) finira incinérée. Ses cendres seront alors dispersées au pont de Madison County, à l'endroit même où le sentiment a trouvé naissance. Tels des amants tragiques, les lieux et les souvenirs les réunissent de nouveau dans la mort. Au delà de leurs disparitions, hors champ, persistent la mémoire de leur amour.
Jugé Coupable (1999) :
Le journaliste (Eastwood) accourt. Arrivera-t-il à temps pour sauver le condamné ? L'injection létale a déjà commencée. Chaque seconde compte. Le liquide descend lentement dans les tubes et soudain... cut. Ellipse.
On se retrouve plusieurs mois après, en hiver. Le héros sort d'un magasin, voit au loin le condamné accompagné de sa femme et son enfant et les salue. A-t-il survécu à l'exécution ? Peut-être, mais rien n'est moins sûr. Car le geste de salut semble étrange. Il y a entre eux comme une distance infranchissable. Cet homme serait-il mort ? Et ce corps une apparition ? Nous sommes à la période de Noël, celle des miracles. Alors oui, peut-être...
Space Cowboys (2000):
Dernier plan du film : Le corps du colonel William Hawkins (Tommy Lee Jones), recouvert de sa combinaison d'astronaute, gît sur la lune. Il est en position assise. Nous ne voyons pas son visage, caché par la visière opaque de son casque. Quelques minutes auparavant, il s'est sacrifié pour sauver l'équipage de la navette spatiale, repartie vers la Terre. Maintenant il est mort, probablement. A moins qu'il ne lui reste un peu d'oxygène et qu'il attend tranquillement son dernier souffle. En tout cas, seule l'entoure dorénavant l'éternité.
Million dollar baby(2005):
Frankie Dunn (encore et toujours Eastwood) vient de tuer Maggie Fitzgerald (Hilary Swank), prisonnière de son lit d'hôpital. L'ombre alors l'engloutit. Il disparaît pour ne plus jamais revenir. Ce sera sa dernière image. Se serait-il retiré dans le restaurant dont il avait évoqué le souvenir avec nostalgie ? Le dernier plan, une vision nocturne du troquet, le suggère. Mais rien ne le confirme, car nous n'en voyons pas l'intérieur. Peut-être que son effacement dans l'ombre symbolise une fin moins heureuse et plus définitive.
Mémoires de nos pères (2006):
Le film entier est une résurrection. Il remet sur le devant de la scène des êtres que la guerre et le temps ont engloutis depuis bien longtemps. Il fait remonter à la surface leur souvenir, afin de leur rendre hommage mais aussi souligner leur prégnance dans les mémoires et les lieux qui les ont vus passer. L'ultime plan du film ne dit pas autre chose.
Après une série de photos d'archives, où les défunts se rappellent à nous, la caméra pivote de la stèle commémorative surplombant Iwo Jima à la plage de sable noir qui a vu couler tant de sang. Le silence n'est alors brisé que par le vent et le cliquetis des plaques d'identification accrochées au monument. Un petit son, mais qui réveille les Marines tombés durant la bataille et emplit le lieu de leurs présences. En attendant le retour des fantômes qui dorment au fond des Lettres d'Iwo Jima, le prochain film d'Eastwood...
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