Apparu au début des années 90, le barbu Will Oldham s'occupe de sa folk en noir et de son araignée dans le plafond sous d'innombrables pseudos. En l'occurence, c'est sous son alias Bonnie Prince Billy qu'il revient nous flinguer le bocal.
Il est de bon ton de dire de Will Oldham qu'il écrit désormais trop vite, que ses albums pêchent par manque d'aspérités, mais aussi d'attention et de rigueur depuis, disons, le Ease Down The Road de 2001, qu'il choisit mal ses collaborateurs et devrait soigner les arrangements. Il est de bon ton de dire que The Letting Go amorce un retour en grande forme qui nous permet de réécouter enfin ce qu'on a aimé. Il est de bon ton de dire que Will Oldham ne nous a plus surpris depuis 1999 et le terrifiant I See A Darkness.
Ce qu'il n'est pas de mauvais ton de rappeler, c'est que Will Oldham est dans la place depuis 1993 et qu'il n'a pas bougé d'un pouce. Ces presque quinze années auront été pour lui ce que la décennie 1965-1975 a été pour Bob Dylan, une occasion d'avancer toujours à la vitesse de l'éclair, sans aller nulle part.
Comme Dylan, Oldham aura découvert l'électricité, les cordes, le blues, l'acoustique, les groupes, les amis, l'amour, la solitude, la guimauve et l'Amérique, passant de l'un à l'autre sans vraiment faire autre chose que de chercher un endroit où poser ses chansons-bagages, ses squelettes de voix et ses histoires à mourir debout.
Comme Dylan, Oldham aura connu des passages à vide, le plus criant étant sans doute cet album de reprises avec Tortoise du début d'année, des liaisons dangereuses, avec Matt Sweeney , Alasdair Roberts ou lui-même (le calamiteux Best-of réenregistré), mais déposé, chaque année derrière lui, des chansons qu'aucun autre que lui n'aurait pu écrire : "Birch Ballad", "I Gave You" (2005), "Forest Time", "Wolf Among Wolves" (2003) ou "I Am Drinking Again" (1998) pour n'en citer que quelques unes.
Il lui aura fallu multiplier les alias (Bonnie Prince Billy, Marquis de Tren, Palace Music, Superwolf...) pour héberger son propre génie, et à nous beaucoup de courage pour distinguer les pics et les creux dans une chaîne de sommets qui culmine partout au dessus de la ligne d'écoute.
Si l'on peut avoir une préférence personnelle pour les œuvres sèches de Will Oldham (dont le sommet restera à jamais le Arise Therefore de 1996), il faut reconnaître que la qualité de ses chansons n'a pas baissé depuis qu'il a choisi sur Ease Down The Road de les habiller. Bonnie Prince Billy est constant dans l'excellence et The Letting Go ne fait pas exception à la règle. L'homme, qui change l'os en or, est cette fois monté jusqu'au Grand Nord pour débaucher des cordes (Valgier Sigurdson) et une voix de femme (Dawn Mc Carthy) qui l'accompagnent sur la presque totalité du voyage. Le son de The Letting Go est proche de ce moment crucial pour lui (Ease Down the Road toujours) où Oldham a découvert qu'il valait mieux dissimuler sa peine sous une musique acidulée. Erreur stratégique ou signe de maturité, la question reste posée aujourd'hui et conditionne entièrement ce qu'on pensera de ce nouvel album.
On peut regretter l'ancien temps et considérer que ce nouveau formalisme affaiblit et affadit l'ensemble (ce qui est partiellement mon cas) mais on ne peut pas nier que tout est aussi solide, bien tenu et déterminé que par le passé. Ligne claire et voix de tête achèvent de transporter les titres où la douleur se change en foi, où le blues déchirant tutoie le sacré. The Letting Go est un disque aux sonorités accessibles mais qui a l'intelligence de toucher à tout, sans mettre en péril sa propre structure. "Cold And Wet" sonne comme un vieux John Lee Hooker, "God Small's song" comme une prière, "Lay And Love" arrive direct de Nashville, tandis que "Cursed Sleep" est un diamant de mélancolie. "The Seedling" est une pépite aride qui rappelle le joli "Madeleine Mary" sur I See A Darkness. The Letting Go est léger comme un Nick Drake mansardé. Le plus beau titre clôt l'album sur une histoire d'amour raté et s'appelle "I Called You Back".

Le résultat final est un album beau à couper le souffle mais qui, en cherchant trop à l'être, nous prive de ce que nous venons chercher sur chaque titre depuis qu'on a entendu "You Will Miss Me When I Burn" : le spectacle d'un chanteur qui s'ouvre le ventre devant nous et le bruit du couteau.
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Sur le Web : - le site officiel de Bonnie Prince Billy - le blog Myspace de Bonnie Prince Billy
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