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De la télé au grand écran, David Frankel transpose les turpitudes de la vie de bureau à l'univers de la mode, et dessine avec Le Diable s'habille en Prada le portrait du pouvoir féminin, entre séduction et sacrifice. Une comédie rythmée, portée par une sidérante Meryl Streep, mais qui pêche toutefois par une tiédeur toute US et un certain manque d'humour noir.
Il pensait tout d'abord devenir humoriste politique. Fils de Max Frankel, alors chroniqueur au New York Times, il grandit en percevant de la société le piment de ses jeux de pouvoir, ses égos surdimensionnés, ses acharnements. Plus tard, c'est en conjuguant son esprit sarcastique à son souci de l'efficacité que David Frankel trouva sa voix, traçant son sillon dans l'univers des sitcoms, avec notamment à son actif certains épisodes de la cultissime série Sex & the city. Coup de chance : de la télévision, le cinéma américain n'a nulle mauvaise image, nul mépris, l'une se nourrissant de l'autre, l'une engraissant l'autre de son humour, de ses comédiens, de ses trouvailles. Preuve en est ici cette adaptation façon Sex & the city du best-seller de Lauren Weisberger Le Diable s'habille en Prada.
Légitime donc de s'attendre à une comédie de mœurs américaine « ice-cream », composée de figures-clichées, de suspense et de bonne humeur finale. Et en effet, tout y est, à cette nuance près : sans cesse le film est irrigué par cette savoureuse, si savoureuse autopsie des jeux de pouvoir féminins qui agitent le très chic microcosme de la mode. Classique, la trame déploie l'apprentissage d'une jeune provinciale issue de l'université vers le monde du travail et sa rude réalité. Avec sa taille 40, son look Monoprix et son goût pour les valeurs simples, Andy Sachs (Anne Hathaway, remarquée dans Le Secret de Brokeback Mountain) voit sa vie bouleversée à l'enfilade de sa première paire de Jimmy Choo (aurait-elle vendu son âme au diable ?), mais aussi et surtout en sombrant dans l'assujettissement à Miranda Priestly (sidérante et hypnotique Meryl Streep), rédactrice en chef du Vogue US, à la fois grande prêtresse de la mode et fascinant tyran. Et de fait, si les ressorts de la comédie sont des plus classiques (bousculades, petites frayeurs et comique de répétition - extraordinaire série de jeté de sac le matin !), plane sans cesse l'ombre de Miranda, qui d'un débit lent et d'une voix monocorde régit son monde et nous glace les sangs.
Et c'est ici que le film sonne juste, dans cette terreur filtrée qui rappellera à chacun un(e) supérieur(e) maléfique et imprévisible. Le scénario a le mérite de se dégager de ses reflexes comiques pour se laisser imprégner par des obsessions plus sombres, plus inquiétantes, par la quête infinie de la perfection et par la séduction émanant du bourreau. La trame prend de l'épaisseur, se solidifie autour de Miranda (Meryl Streep), figure d'épouvante : « - Comment sait-on qu'on a fait son chemin avec Miranda ? », demande l'ingénue à l'un des conseillers. - Quand tout le reste de votre vie n'existe plus. Quand tout autour de vous s'envole en fumée. » Et peu importe les collègues, les amis et les fiancés... Sacrifices humains ou vacuité des sentiments, Le Diable s'habille en Prada aurait pu être pleinement habité par cette errance, cet oubli de soi, caressant le sarcasme de la comédie. Mais il pêche ici, et bien malheureusement, par un traitement trop américain de ses approches : la jeune héroïne Andy Sachs est agaçante à osciller entre Pretty Woman et Cendrillon, trop gentille, trop niaise pour être réelle. Suivant jusqu'au bout cette référence à Sex & the city, il aurait été souhaitable de lui accorder des répliques plus sèches, des attitudes plus trash, loin de cette image de good-girl perdue dans paris - O la vision, une fois de plus, que donnent les américains de Paris la nuit, vidé de ses passants et de son réel !
Voici. Au final, Le Diable s'habille en Prada ressemble à ces scènes-là : des fondations réelles, criantes, mais désincarnées par un saupoudrage trop Walt Disney, restant coincé dans un entre-deux un poil gênant. «J'avais beau me trouver dans la même salle qu'elle, elle m'a commandé par téléphone de la San Pellegrino.», pouvait-on lire dans le livre. C'est cette étrangeté, cette griffure qui fait défaut ici. Mais peut-être est-ce trop demander de poser un humour noir sur ces peintures haute-couture. Par souci d'efficacité ou trop long formatage, David Frankel aura préféré étendre la sit-com au cinéma. Plaisant, mais comme mal-ajusté.
Le Diable s'habille en Prada
Réalisé par David Frankel
Avec : Meryl Streep, Anne Hathaway, Emily Blunt, Stanley Tucci
Etats Unis, 2006 - 110 mn
Sortie en salles (France) : 27 septembre 2006

Sur le Web :
- le site officiel
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