Avec son nouveau spectacle, Romeo Castellucci nous convie une fois encore à une expérience radicale, exigeante et en même temps d'une beauté sidérante. A ne pas manquer.
Au milieu de la scène, sur une table se trouve un amas de matière informe, dégoulinante, couleur chair. On perçoit d'abord un mouvement, puis une respiration qui se fait de plus en plus haletante. Image saisissante et bouleversante : de ce tas inorganique de gélatine surgit imperceptiblement un corps, une forme humaine, le corps nue d'une jeune femme.
On retrouve d'emblée, avec cette ouverture, le terrain problématique privilégié de Romeo Castellucci et de sa troupe la Societas Raffaello Sanzio : la scène est le lieu de surgissement de l'être, de l'être théâtralisé, en un mot du geste. Et c'est ce mouvement de naissance, de surgissement que Castellucci traque une fois encore au plus près des corps dans ce spectacle qui se présente comme « un drame du geste ». La Tragedia Endogonidia, immense saga théâtrale composée de onze spectacles, explorait le fond mythique, voire mystique, du théâtre occidental. Avec Hey girl ! c'est d'abord le féminin qui s'impose à travers une succession d'images toutes plus déconcertantes les unes que les autres, de sons qui déchirent les tympans, d'effets visuels inouïs. Au spectateur qui attendrait une histoire théâtrale classique, on ne peut que rappeler que Castellucci est l'un des metteurs en scène actuels les plus radicaux dans la déconstruction de la narration théâtrale. Voir l'une de ces représentations constitue toujours une expérience au sens le plus fort du terme : rien n'est donné d'avance, le spectacle est une énigme indéchiffrable que chaque spectateur est invité à prendre à charge.
Une femme surgit donc du magma. Elle se déplace nue et sanglote longuement. Puis apparaissent le glaive et deux symboles de la féminité : le rouge à lèvre et le Chanel n°5. Le jeune femme s'empare du glaive, et c'est Jeanne d'Arc qui semble surgir sous nos yeux. Un homme entre sur la scène avec un coussin. Il frappe la jeune fille, bientôt rejoint par d'autres figurants, bientôt plus d'une quarantaine, qui s'acharnent sur elle. La jeune fille se transforme en martyr. Puis apparaît un autre personnage masqué qui sera décapité. C'est alors l'ombre de la Révolution Française et de Marie-Antoinette qui plane. Une femme noire qu'on place sur de la paille est enchaînée. La jeune fille achète l'esclave ; elles peignent leur corps d'une couleur argent, elles dansent, alors que des rayons lumineux transpercent la scène de part en part dans un vacarme de plus en plus assourdissant. C'est d'une beauté sidérante.
Avec ce spectacle, Castellucci prolonge le mouvement initié avec ses spectacles précédents qui voyait l'Histoire infiltrer progressivement la scène à travers les figures de policiers, de soldats et de victimes. Ce qui s'impose de plus en plus c'est la dimension radicalement politique du théâtre, même si ici on serait bien en peine de déchiffrer un quelconque message militant.
Théâtre visuel donc, à condition d'ajouter que ces visions sont irréductiblement politiques dans la mesure où elles confrontent le spectateur à la violence de l'Histoire, à la femme martyr ou martyrisée, au corps noir enchaîné. Autant de spectres qui hantent notre époque et que Castellucci remet, comme autant d'énigmes, sur le devant de la scène.

Hey Girl !
Mise en scène de Romeo Castellucci
Théâtre de l'Odéon - Berthier Grande Salle
Du 16 novembre au 25 novembre 2006
[Illustrations : 1. © Francesco Raffaelli | 2 et 3. ©Steirischer Herbst-Manninger]
Sur le web
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- le site officiel du Théâtre de l'Odéon.
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