Cabaret, la célèbre comédie musicale de Sam Mendes, est arrivée en France et les critiques sont bonnes. Pourtant, tout en relevant la qualité du spectacle, les journalistes ne peuvent s'empêcher d'évoquer sa maison de production, la puissante société Stage Entertainment. Les Etats-Unis, qui ont vu leur théâtre mourir de sa dérive commerciale, nous bombardent-ils seulement un spectacle, ou bien plus insidieusement un modèle économique plus que discutable ?
La France tient à son exception culturelle et se bagarre régulièrement pour que la musique et le cinéma français continuent à exister. Au théâtre, ouf, on peut être tranquille. On n'aurait rien contre accueillir plus souvent des textes d'auteurs américains, mais de fait, on n'en voit guère arriver jusqu'à chez nous. On est heureux d'apprécier sur nos scènes les mises en scène de Richard Foreman, Peter Sellars et autres Bob Wilson, mais le plus anti-américain des Français ne penserait même pas à y voir le moindre début d'hégémonie américaine. Il faut dire que le théâtre a plus à voir avec l'artisanat qu'avec la production de masse. Et puis une pièce de théâtre est une denrée tellement périssable, une marchandise qui coûte si cher en main-d'oeuvre, que personne n'a encore trouvé le moyen d'en rendre sa production rentable. Personne sauf... les Américains.
Broadway sera toujours Broadway - not
Broadway, ça vous dit quelque-chose ? Forcément. Broadway, ça fait rêver ! Oui, vu d'Europe, Broadway c'est encore Franck Sinatra, des shows par milliers, des lumières, des comédies musicales plus extravagantes les unes que les autres. Stop. Comédie musicale, vous avez dit comédie musicale ? N'étions-nous pas en train de parler théâtre ? Effectivement, et c'est bien là la question.
D'abord parce qu'à Broadway comme dans le reste des Etats-Unis, le théâtre est mort, étouffé par la comédie musicale. Les chiffres sont édifiants : 10% des entrées vont au théâtre de texte contre 90% pour les comédies musicales... Les théâtres commerciaux (ceux de Broadway notamment), soumis à des impératifs financiers de plus en plus serrés, ont entraîné dans leur dérive l'ensemble de l'industrie du spectacle aux Etats-Unis. Non seulement la comédie musicale, plus consensuelle, s'est instituée en genre dominant, mais même en matière de musicals, la prise de risque est aujourd'hui minimum. C'est ainsi que les investisseurs se lancent rarement dans la production de shows totalement nouveaux, préférant les pièces dont le succès s'est déjà confirmé dans de plus petites salles, ou bien les revivals, à la gloire quasi certaine. Pour montrer à quel point la veine créative du théâtre américain est bridée, il suffit de dire que Disney règne aujourd'hui sur Broadway...
Les Américains sont forts
Or voici qu'un de ces musicals à l'américaine débarque en France. Pas dans un vrai théâtre, une vraie salle qui aurait l'habitude de programmer des vrais textes, non, heureusement, Cabaret se donne aux Folies-Bergère. De music-hall à musical, la pente est moins raide. Mais tout de même, l'affaire inquiète. Le théâtre a déjà tant de mal à résister au cinéma, à la télé, aux DVD, faudra-t-il qu'il se batte encore contre ce monstre, ce proche parent dégénéré qu'est la comédie musicale ? Tant que l'offre en la matière ne dépassait pas le niveau de spectacles aux mille figurants mais à la bande-son pré-enregistrée, présentés au Palais des Congrès ou au Stade de France, le théâtreux français pouvait se moquer. Maintenant il a peur. Car il sait que les Américains sont très forts.
Cabaret n'est pas un spectacle niais, la mise en scène de Cabaret n'est pas pathétique, le lieu choisi pour présenter Cabaret est loin d'être froid et inhumain. Bref, disons-le tout net : Cabaret est une très bonne comédie musicale. D'ailleurs malgré un prix d'entrée très élevé, le spectacle attire les foules. Combien de spectateurs de théâtre chevronnés auront fait de Cabaret leur sortie au spectacle du mois ? Ou de Bagdad Café d'ailleurs, une autre comédie musicale fraîchement débarquée des Etats-Unis, musical au succès confirmé outre-atlantique et qu'héberge le théâtre Mogador, une salle qui appartient justement à Stage Entertainment ...
Des spectacles clonés
Mais si le musical américain vient concurrencer le théâtre français sur ses terres, ce n'est pas l'avènement du genre qui est à craindre. La comédie musicale est une invention américaine et il semble peu probable que les Français, qui ont abandonné sa cousine l'opérette depuis bien longtemps, lui vouent soudain une passion exclusive. Non, ce qui inquiète c'est la menace de contamination par un modèle économique qui privilégie les intérêts financiers au dépend de l'artistique et où l'argent-roi engendre des spectacles non plus seulement formatés, mais également clonés - phénomène qui existe depuis longtemps aux Etats-Unis où plusieurs copies d'un musical de Broadway tournent à travers le pays, et ce qui est le cas pour Cabaret, dont des frères espagnols et hollandais se promènent actuellement en Europe.
Le début de la fin ?
La France, dont le secteur culturel obéit à une organisation économique bien différente de celle qui existait aux Etats-Unis au début des années 70, lorsque le théâtre y a amorcé son déclin, saura‑t‑elle résister, ou bien l'importation de Cabaret annonce-t-elle pour notre théâtre le début de la fin ? Rêvons d'une France qui saura emprunter aux Etats-Unis le meilleur, à savoir un professionnalisme hors pair - et à l'occasion ses meilleurs spectacles, et refuser le pire : l'abandon de son secteur culturel aux financiers.
- Un livre pour approfondir le sujet : « Theater / Sur le déclin du théâtre en Amérique (et comment il peut résister en France) » par Frédéric Martel, Editions La Découverte, 2006.

[Illustrations : 1. © Reuters / Philippe Wojazer | 2 et 3. © Stage Entertainment France / Sébastien Mathé]
Sur le web
Sur le Web :
- Site du spectacle Cabaret
- le site officiel des Folies Bergère.
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