Par miracle, le Révizor avait échappé à la censure du tsar Nicolas Ier. Mais si Gogol pouvait se féliciter de voir son oeuvre autorisée malgré son potentiel révolutionnaire, l'auteur n'a cessé de regretter le traitement vaudevillesque de sa pièce sur les scènes de théâtre. Pour rendre palpable l'hystérie collective qui s'empare de la petite ville russe dépeinte par Gogol, Christophe Rauck dessine des personnages aux contours vifs et réussit, par le biais de la caricature, à nous renvoyer un miroir fascinant.
Craignez le Révizor, et donnez-lui gloire, car l'heure de son jugement est venue !
Confortablement installés dans un cocon tissé de pratiques douteuses, l'esprit tranquille bien loin de la capitale, les notables n'en reviennent pas : on leur envoie un « révizor », un inspecteur du gouvernement ! Panique immédiate. Leur petit système menace de s'effondrer. La peur est telle qu'ils vont désigner le premier voyageur venu comme étant ce révizor, sans preuve aucune et malgré d'ailleurs les dénégations du jeune homme : s'il prétend être un gratte-papier sans le sou, c'est pour mieux cacher sa véritable identité, s'il fait montre de quelques vices, c'est pour mieux débusquer ceux des fonctionnaires de la ville ! La peur les submerge et tous vont se couvrir du plus grand ridicule dans une tentative désespérée de plaire à ce révizor désigné.
Vent de folie
Tels des personnages échappés d'un livre de contes, les protagonistes entrent et sortent par les portes de deux grosses armoires de part et d'autre du plateau, quand ces mêmes armoires ne se transforment pas en chambre d'hôtel ou en antichambre, de même qu'un banc deviendra d'un simple claquement de doigts un véritable trône. Toute une armada de servants s'activent dans un ballet effréné, les dames se changent derrière un paravent aux allures de cabine d'essayage, des tentures blanches ici et là se colorent parfois d'images projetées, ouvrant ainsi un peu plus l'horizon... Sur une estrade, deux musiciens apparaissent sporadiquement et, de leurs instruments, accompagnent les personnages dans leur délire.
Des corps dessinés
Car ce faux révizor entraînera toute la ville dans une chute bien plus redoutable que celle qu'aurait provoqué la visite d'un véritable inspecteur du gouvernement. Pour donner corps à cette hystérie collective, le metteur en scène va chercher avec les comédiens au plus profond du sens du texte. Les expressions, les intonations, sont poussées à l'extrême, creusées, auscultées. Ce qui est fascinant dans une mise en scène de Christophe Rauck, c'est le dessin des corps, la précision du mouvement. A ce titre, la prestation de Juliette Plumecocq-Mech en Khlestakov est savoureuse à souhait : on oublie, voire on ne remarque même pas, qu'il s'agit d'une comédienne, et on suit de bout en bout ce jeune imposteur dans ces élucubrations les plus hallucinées. Un grand Capitan de commedia dell'arte qui n'a même pas besoin de masque !
A chacun son révizor
Et c'est parce qu'on rit de si bon coeur de cet aveuglement collectif que la magie du théâtre peut opérer et la fable nous toucher de manière individuelle. La peur d'être démasqués dans nos petites mesquineries, l'attirance pour le clinquant, la propension à croire n'importe quoi pourvu qu'on nous promette la lune, autant de travers dont nous devrions sans cesse nous méfier tant ils sont susceptibles de donner naissance, un jour ou l'autre, à notre propre révizor.
Le Révizor de Nikolai Gogol
Mise en scène Christophe Rauck
Théâtre de la Cité Internationale
Du 9 octobre au 5 novembre 2006

[Illustrations : 1. © François Fogel]
Sur le web
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- le site officiel du Théâtre de la Cité.
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