Les fusils de William Vollmann

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Les Fusils - William Vollmann

Avec Les Fusils, livre qui revisite le mythe du passage du Nord-Ouest William Vollmann invente un roman borderline, qui unit et sépare les contraires les plus absolus. Et qui confirme qu'il est le plus grand écrivain américain vivant.
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S'il ne faut pas faire la fine bouche, on se demande tout de même qui est responsable de la sortie dans le désordre le plus total des œuvres de William T. (pour Tanner) Vollmann en français. Après La Famille Royale de 2000, on repart en arrière de 16 ans pour ces Fusils, lesquels sont le tome 6 d'un travail en 7 pièces baptisé les 7 Rêves, sur l'histoire des paysages nord-américains, dont 3 restent à paraître (puisqu'ils sortent eux-mêmes dans le désordre !). Ceci étant dit, qu'on le mette dans n'importe quel ordre, et même si on s'amusait à mélanger les pages, les livres, les chapitres, voire les mots, il est à peu près certain que William Vollmann, 47 ans, resterait le « meilleur écrivain américain classique en activité ».
Histoire de resituer l'auteur et l'œuvre, disons que Vollmann a deux grosses spécialités : les livres sur les putes et les livres d'histoire. Les premiers (des Putes pour Gloria, les Nuits du Papillon, les Histoires Arc en Ciel) l'ont fait connaître et ont imposé son personnage de journaliste vagabond vaguement sulfureux. Les seconds (Ice Shirt, Argall, The Atlas, Europe Central et les Fusils) sont des monuments du siècle, des sortes de stèles poétiques qui, très modestement, contribuent à donner à l'Amérique (qui ne le sait pas et s'en tamponne) le socle psycho historique dont sa jeunesse l'a privé. La principale qualité de Vollmann est d'écrire ses livres de putes et ses livres d'histoire de la même main.

Le punch de Hemingway, la poésie de Withman
Vollmann est le meilleur écrivain américain classique parce qu'il fusionne dans la même langue les récits d'aventures de London, le gonzo de Thompson, l'analyse politique de Mailer,le sens de l'espace de Jim Harrison, l'imagination de Burroughs, le punch engagé d'Hemingway et la poésie de Whitman. Il n'est QUE le meilleur romancier américain classique car Vollmann n'a pas intégré à son univers le glamour insufflé par Fitzgerald et ses descendants (Ellis notamment), mais on peut s'en passer ici, puisque ce n'est pas la veine qui sert aux grandes épopées.
Les Fusils est le premier roman traduit en français tiré du second ensemble. L'intrigue revient sur un épisode peu connu de l'histoire du continent Nord-Américain, en mélangeant les destinées, les identités et les vies de John Franklin, un explorateur anglais mort en 1847 alors qu'il cherchait le Passage du Nord Ouest (soit la fin des terres en Arctique), et du Capitaine Subzero, sa réincarnation contemporaine en visite au Canada. C'est une suite de tableaux croisés où l'évocation de la situation désastreuse des « natives » Inuks de nos jours répond à la poursuite infernale et polaire de Franklin. Le Capitaine Subzero tombe amoureux d'une indigène, la sublime paumée Reepah, tandis que son épouse, restée au pays, reçoit la chair de l'épouse de Franklin, Lady Jane.

Le bout des Terres (littéraires)
Par delà ce chassé-croisé qui amène Vollmann à s'exprimer tantôt dans une langue victorienne stylée, tantôt en argot américain (phrases courtes, style sec), ce qui frappe ici, c'est l'interpénétration totale des quatre personnages et le mouvement de choc historique et émotionnel qu'elle provoque. Les époques se fécondent, se renvoient dans une évocation unitaire du sentiment amoureux (la folie de Franklin répond à la passion qui dévore Subzero pour Reepah) et de l'événement historique (la chute des peuples, la persistance du froid, la désolation), proche de ce que Burroughs avait recherché dans sa grande trilogie. Il faut suivre, paragraphe après paragraphe, le déluge de voix, de réincarnations, d'échanges temporels, pour savoir qui parle et de quel point de vue. Le jeu peut lasser mais on finit par se laisser guider et par ne plus suivre que le rythme de la phrase, approchant un idéal d'écriture qui n'est autre que le bout des terres littéraires, poursuivi par les personnages et leur créateur. Vollmann propose des descriptions fabuleuses du Grand Nord, avant de nous propulser, trois lignes plus loin, dans une baraque HLM bâtie par le gouvernement canadien où les ancêtres des Inuks se transforment en épaves.

Vollmann invente, pour ainsi dire, le roman borderline, au sens médical du terme, un roman qui unit et sépare les contraires les plus absolus : la neige/ la crasse, le présent/ le passé, le réalisme/le rêve, l'exaltation/ l'affaissement, l'amour/le dégoût, la littérature/le journalisme, la prose/ la poésie et débouche sur des éblouissements, filles des épiphanies joyciennes, qui donnent l'impression de passer sans apprêt d'une pièce obscure à un paysage de lumière. Les Fusils qui font un chef d'œuvre à eux seuls, sont d'autant plus éblouissants qu'ils ne sont qu'une pépite de 400 pages arrachée à une montagne d'or.

Les fusils
William Vollmann
Editions le Cherche-Midi

Benjamin Berton Le 16 October 2006

Sur le web : - un extrait de les fusils sur le blog livres. - Les fils d'actu rentrée littéraire et Le Cherche-Midi dans le blog livres




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