Au théâtre de l'Odéon du 28 septembre au 02 décembre 2006
Bob Wilson nous offre un spectacle qui allie l'inventivité foisonnante à la perfection formelle. Isabelle Huppert se plie au jeu et fait de son corps et de sa voix les instruments d'une mécanique humaine au service de ce prodigieux démiurge. Une expérience intense.
Quartett est un exercice de variations sur Les Liaisons dangereuses. Dans un décor supposé tenir à la fois du salon rococo et d'un bunker d'après la troisième guerre mondiale (c'est Heiner Müller qui le dit), Valmont et Merteuil rejouent les péripéties érotico-amoureuses du roman de Choderlos de Laclos. L'un et l'autre interprètent tour à tour la présidente de Tourvel et la jeune Volange pour mieux disséquer les ressorts du désir, de l'amour-propre et de la passion. Une autopsie, en quelque sorte.
Il s'agit de la pièce la plus jouée du répertoire müllerien. Et pour cause ! Deux personnages, une dramaturgie qui parodie celle du boulevard et des relents sulfureux qui émanent de l'ensemble. Bob Wilson a pris le parti de l'antipsychologisme, ce qui n'a rien d'étonnant lorsqu'on connaît le fonctionnement de la machine wilsonienne. Pourtant le texte est prononcé dans son intégralité. Déstructuré par des miaulements, ricanements, silences et répétitions qui le hachent et le rythment avec une virtuosité glaçante, il s'intègre à une écriture scénique où des motifs colorés (costumes et éclairages contrastés) transforment le plateau en un tableau abstrait et mouvant.
Le rideau qui se lève sur la scène représente un paysage resplendissant sous une lumière céleste. Au final, il redescendra identique : la paix recouvrant les décombres. Les décombres de quoi ? De quatre existences sacrifiées, celles de deux victimes et de deux bourreaux qui finissent par s'anéantir l'un l'autre dans un processus de mise à mort réciproque. Elle, Isabelle Huppert, sublime et élancée dans son fourreau violet, coiffée à la Marie Antoinette punk (le concept, depuis le film de Sofia Coppola semble faire des émules), lui, Ariel Garcia Valdes, en rouge, massif, s'affrontent. Sa présence fantomatique, sa voix - qu'elle module comme s'il s'agissait d'un instrument distinct de son corps - forment les motifs picturaux et sonores à partir desquels il saura faire contrepoint. Deux jeunes gens, homme et femme complètent cette symétrie. Muets et filiformes, ils semblent échapper au destin fatal qui frappe les deux libertins. De prime abord, ils évoquent les victimes : Cécile Volange et son amant, le chevalier Danceny, que Laclos fait tuer par Valmont lors d'un duel. Mais cet épisode est absent de Quartett. Ils apparaissent donc plutôt comme des doubles angéliques de nos deux démons. Parce qu'ils sont jeunes et ne sont pas dans l'imminence d'une disparition prochaine (« que l'enfer ne nous sépare pas », tel est le vœu que Valmont émet à la marquise), mais surtout parce qu'ils ne sont pas concernés par la lutte sans merci dans laquelle s'épuisent les protagonistes. Pendant que Merteuil et Valmont se perdent dans la jouissance infinie de la profération mortifère, ils se taisent et n'en sont que plus vivants.
Spectacle sépulcral, Quartett n'en met pas moins en exergue la volupté du langage et du jeu. Nul doute qu'il restera dans les mémoires comme une intense expérience de théâtre.
Quartett
de Heiner Muller & Robert Wilson
avec Isabelle Huppert, Ariel Garcia Valdes
Au Théâtre de l'Odéon
Du 28 Septembre 2006 au 02 Décembre 2006
Sur le Web :
- le site officiel du Théâtre de l'Odéon.
- le site officiel de Robert Wilson
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