Marie-Sophie Ferdane, Patrick Catalifo et Hammou Graïa sont Bérénice, Titus et Antiochus, héros d'une plainte à trois voix, condamnés à la peine éternelle. Le directeur des Amandiers revient à Racine avec une mise en scène sensible et réussie de cette tragédie singulière qui place public et spectateurs dans un rapport d'intense promiscuité.


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Un plancher de bois sombre, tout en longueur. Sur les côtés, de hautes portes de bois. C'est précisément entre ces deux portes, entre allers et venues que se joue Bérénice, sous nos yeux de spectateurs-témoins, disposés de part et d'autre de la scène. Dans un rapport d'intense promiscuité, d'intimité presque avec les personnages, on les voit se déchirer, et l'on voit nos pairs voir, dans le même temps. Un théâtre comme champ de bataille du discours et du sentiment.
Bérénice, reine de Palestine, installée à Rome depuis de longues années, attend ses noces avec Titus. Mais celui-ci vient de perdre son père et les lois de l'Empire romain ne l'autorisent pas à épouser une princesse étrangère. Il la renvoie donc « malgré lui, malgré elle » (invitus, invitam) sous le regard d'Antiochus, roi de Comagène, compagnon de route de l'Empereur, et, depuis cinq ans, amoureux transi et silencieux de Bérénice.
Voilà donc un trio d'êtres désespérés. L'une, éconduite par les lois du pouvoir, l'autre déchiré entre son amour et la raison d'Etat, le dernier, confident et messager involontaire. Dans cette tragédie racinienne, plainte à trois voix, une fois n'est pas coutume, il n'y a ni horreur, ni fureur. Pas de violence, pas de sang versé. Que des larmes. Celles de l'amour et du renoncement, celles de l'affrontement entre deux impératifs inconciliables : sentiments et politique. Pas de mort donc, et pourtant... Les choix forcés laissent chacun des protagonistes presque morts et condamnés à passer de la confusion à la peine éternelle.

Photo du spectacle BéréniceLa mise en scène de Jean-Louis Martinelli, qui retrouve là Racine après Andromaque, est une réussite. Sensible et émouvante.
Ses comédiens (Patrick Catalifo en Titus, Marie-Sophie Ferdane en Bérénice et Hammou Graïa en Antiochus, notamment) amènent une grande humanité à leurs personnages, glissés dans des costumes de cuir ou de peau, beige, blanc éclatant, et saumon, parfois trop grands pour eux. Pas déclamatoires, mais justes, humains dans la façon qu'ils ont de s'approprier la superbe langue de Racine. Dans le talent qu'ils ont à faire entendre, presque glisser les vers. Avec rigueur, mais clarté et simplicité. Même les diérèses ou les « e » finaux sont marqués (c'est la loi du genre) avec naturel.
Dans le décor tout de bois, s'est imposé un cercle empli d'eau. Les gouttes qui y cliquètent rythment les changements d'acte. A l'eau du bassin, les personnages viennent se rafraîchir, cependant que l'image de leur être tourmenté s'y reflète. Bérénice, ou Arsace y soliloquent, égrènent leurs doutes ou certitudes dans un beau clair-obscur (lumières signées Marie Nicolas).
Il y a enfin une étrangeté magnifique à ces face-à-face successifs : Antiochus avouant son amour à Bérénice, Titus annonçant à Bérénice qu'il la quitte notamment. Même pour des aveux déchirants et d'une intime profondeur, ils se tiennent toujours à distance, chacun retranché dans son camp. Un parti-pris qui renforce les drames qui se jouent sous nos yeux.

Bérénice

Bérénice de Racine

Mise en scène de Jean-Louis Martinelli
Au Théâtre Nanterre Amandiers
Du 13 septembre au 19 novembre 2006

Nedjma Van Egmond




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