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Les îles éparses

Les îles éparses - Jean-Louis Magnan

Les îles éparses - Jean-Louis Magnan

Les réminiscences d'une république concentrationnaire insulaire à la moitié du XXè siècle, l'inhumation des dernières morales d'un occident maussade et aveugle, le post colonialisme... Les Iles éparses décrit l'abandon des hommes par eux-mêmes et évoque Guyotat dans la volonté de saisir l'essence du colonialisme.
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Deux personnages. Deux narrations. Barnabé et Nathan.
Sur l'île de Juan de Nova, Barnabé a participé à l'instauration d'une oligarchie militaire européenne encore empreinte des guerres coloniales, cette société particulière sous l'égide d'un certain Mendel a pour objectif premier d'exploiter aux mieux une mine de phosphate.
Mais comme le dit l'un des principes du règlement Mendel qui parsèment le livre : Article XVII : « Ici, l'outrance est obligatoire. C'est par cette ascèse que nous échapperons aux systèmes dont le reste du monde a la manie. »
L'arbitraire absolu prend ses aises et Juan De Nova scintille entre les jalons des 120 journées de Sodome de Sade et du Salo de Pasolini. Barnabé transmet son expérience de l'île et cette déréliction des sens physiques et moraux .De là se déploie, virale, une narration sanctuarisée, celle d'un dévoilement de la déliquescence morale de Barnabé Dole et de ses congénères dégénérés.
Juan de Nova est un tombeau ouvert, une boîte de Pandore du mal contemporain, ou bien plus un sarcophage au sens étymologique (qui mange les chairs) mais Jean-louis Magnan ne se contente pas de coller à la putréfaction, il balance, en saccades, cette vie en forme de concrétion du mal.

Une encyclique désabusée

Barnabé Dole délivre alors à Nathan une encyclique désabusée, à la fois plastique et métaphysique sur la morale guerrière. Il nimbe ses souvenirs intérieurs des troubles insanes de l'existence. Nathan lui, se réapproprie par l'écriture sa relation avec Barnabé ainsi que son existence. Il retrousse ses souvenirs de l'homme, fouille dans ses paroles, cherche à comprendre comment des êtres humains purent en arriver là. Et Jean-Louis Magnan de façonner alors, tout au long se son livre, par une narration albâtre et suturée au fer rouge, une écriture de veille, à l'approche d'un lyrisme qui n'en sera jamais véritablement un. Installant plutôt le désir par irisation scripturale et ironique de l'asthénie guerrière, la maligne passivité d'un occident fatigué mais efficace face à une Afrique hallucinée.
Nova est aussi le lieu des affects tuméfiés de l'homme en proie à une époque où la conquête n'est plus que l'héritage des atrocités des deux premières guerres mondiales. L'île transfigure aussi l'atavisme taré par le colonialisme jusqu'aux nouvelles formes de guerres occidentale. Juan de Nova est comme la projection concentrique des pires affres du divertissement de marché : moteur qui cogne à vide et dans lequel râle l'ennui consumé (consommé ?) des sociétés marchandes. Là où se goûte avec cynisme l'ignorance la plus crasse.
Cette île éparse apparaît alors comme un mirage cauchemardesque et concret de l'abandon volontaire des hommes par eux-mêmes, rappelant ce qu'a pu écrire Conrad en son temps. Guyotat n'est pas loin non plus dans cette volonté de saisir l'essence du colonialisme.

La morale ensevelie

Il est intéressant de constater que depuis son premier livre Anti-Liban, Jean-Louis Magnan tente une aventure littéraire tout à fait singulière. La grammaire des corps et de l'écriture s'étalait déjà avec son précédent livre sur un ailleurs géographique pour aboutir, si l'on reprenait une problématique picturale, à un principe figuratif. Figuratif, qui s'il n'est pas nouveau, n'en est pas moins original.
Il délivre un arrière plan sensationnel, à la façon de Cézanne, et des personnages à la façon de Bacon sans jamais oublier que la littérature doit explorer les hommes. Imprécation, transmutation, interpénétration, Juan de Nova est une histoire de relais entre Barnabé et Nathan. Comme si l'aboutissement, le Post-moderne colonial dérivé (hérité ?) n'était que la concussion des dératés occidentaux à la dérive, telle des signaux d'une morale humaine à jamais ensevelie. Cette pratique est interrogée, ici, à bras le corps et jusqu'à l'os parce que Magnan rend soluble dans son récit le principe d'une philosophie morale inoculant en toute logique et par-delà l'occident, la part maléfique des tambouille humaines en mal d'accord avec leurs consciences. Les droits de l'homme, les mouvements de population, la Shoah, l'inextinguible figure de la victime sont abordés - et jamais il ne se perd dans ce dédale d'Histoire, appliquant à la force d'un drôle d'étau narratif, une torsion d'où suinterait, contrairement à Juan de Nova, la séminale morale de l'homme face à la guerre comme évènement.
Rares sont les textes français actuels capables de produire un tel substrat et de s'y développer par la suite. Le programme en est l'équarrissage moral des droits de l'homme tel qu'on l'entend actuellement en occident - et l'élégance de l'écriture délivre un témoignage de la stupéfaction - celle des hommes et de celui qui sait voir et apprend à sentir.

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