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Grande Jonction

Grande Jonction - Maurice G Dantec

Grande Jonction - Maurice G Dantec

Lire Dantec c'est croire à l'existence d'un infra-monde où les mots changent la vie, où le livre est une machine de guerre et le lecteur un fusil mitrailleur. Grande jonction, qui place le langage au coeur du dispositif, est l'aboutissement vertigineux d'une ambition démesurée. Sur laquelle il était grand temps de s'étendre.
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1. Le territoire du livre

Les conditions de réception et de consommation d'un ouvrage par le lecteur sont essentielles et trop souvent négligées. Dantec a beau être un gros vendeur sur le marché français, il a réussi, par son travail, ses libelles réguliers, son look de cow-boy métasérieux et...ses visées messianiques surtout, à nous faire croire que ses bouquins viennent d'un inframonde clandestin, où les écrivains luttent, les armes à la main, pour changer la face du réel. Dantec a réussi à nous faire croire, pour notre plus grand plaisir et parce que ses ambitions couraient plus vite que son écriture, que ses livres n'étaient plus livres mais machines de guerre.
Ce changement est intervenu pour la première fois sur Villa Vortex et s'est accéléré avec Cosmos Incorporated, lorsque Dantec a choisi de placer, dans sa narration même, le livre au cœur du système de défense d'une humanité menacée par la Métastructure. On se prend, depuis, à recevoir ses romans dans un espace-attente qui n'est plus celui de la simple littérature mais plutôt un territoire où instantanément les mots changent la vie : règne de l'écriture qui terrifie par l'écrivain du prophète reclus et de l'enjeu.
C'est dans ce championnat là, incroyablement élevé et exigeant, des écrivains de Première Ligue qu'on attend et évalue Maurice Dantec désormais, ce championnat d'excellence où, comme dans ses romans d'ailleurs, la moindre erreur se paie cash, la moindre baisse de forme vous voue aux gémonies. Après un Cosmos Incorporated qui souffrait, sur certaines séquences (mais déjà bien moins que Villa Vortex, où le nouveau système se mettait juste en place), de verbalisme, de boursouflure technopédagogique (le syndrome de l'autodidacte) et de réels trous d'air esthétique, Grande Jonction est une merveille, une réussite à couper le souffle.

2. Le diptyque Cosmos Inc/ Grande Jonction

Pour ceux qui ont raté Cosmos Incorporated, Grande Jonction est le tome 2 de l'histoire démarrée l'an dernier. Cela ne veut pas dire qu'on ne puisse pas lire celui-ci si on n'a pas lu l'autre, mais on aura un sérieux handicap au démarrage et une histoire pas évidente à raccrocher : celle d'une Terre des années 2000 et des poussières (2060 dans Grande Jonction) où une sorte de machine en forme d'Organizer géant, qui rêve de s'humaniser en phagocytant l'humanité, a été détruite par l'alliance d'un tueur de fiction et d'un Ange (je simplifie). La destruction de la machine (la Métastructure) a donné naissance à un enfant, Link de Nova qui, douze ans plus tard, va devoir défendre la planète dans le second round de l'affrontement.
Si l'on veut faire encore plus simple et résumer les 800 pages de Grande Jonction en 3 lignes, allons y comme ça : Un gamin avec des pouvoirs divins enraye les plans de domination d'un Antéchrist électronique qui rêve de normaliser le monde en asservissant les hommes. A la tête d'une armée composée de quelques braves, d'une guitare, et d'une bibliothèque, il protège et sauve l'Humanité. Grande Jonction n'est pas plus que ça, mais pas moins non plus.
Si cette histoire, sous une forme ou une autre, a déjà été racontée une bonne centaine de fois et déclinée dans tous les styles imaginables, c'est parce que c'est une des histoires-source de toutes les autres histoires et probablement l'une des meilleures. Dantec la reprend et la transpose selon sa mythocinémie (ou réservoir d'images fondatrices) personnelle : western et post-western, technofuturisme, éclatement des civilisations, SF, cow-boy solitaire, fascination des armes, foi en Dieu, romantisme, guitare électrique.
Et contrairement à ce qu'on croit, ce n'est donc pas l'histoire elle-même qui fait la valeur de Grande Jonction mais la codification qui est faite par Dantec de sa propre réserve d'obsessions. En plaçant le langage au cœur du livre, il ouvre une chaîne de séquences-code sur laquelle repose le caractère vertigineux du roman : le Verbe divin et ses transcriptions (musicale, électrique, poétique au travers des chansons magiques de Link, des poèmes de Youri et du mantra en anglais Welcome to the Territory), de la Lumière elle-même (le Halo, langage supérieur), langue dialogues en mode roue libre, langage des armes, des guns, langage des hommes, des corps, des yeux (Youri et Judith, Youri et Campbell,...), langage citation, langage emprunté, langue note ou titre de chapitre, langage des hommes et des livres qui s'effacent, selon ce procédé fabuleux employé par la machine, transforme l'homme en code binaire en apesanteur, langage du livre, enfin, lu et à lire, écrit par le père de Link, en barrage au processus destructeur, puis recomposé par Youri le dernier homme avant d'être érigé en Légende et de regagner le mythe, le Verbe source. Langue Livre.

3. Poudre, code et Verbe

Il n'est pas étonnant, dès lors, que la langue de Dantec se mélange parfois les pinceaux, ne sachant plus sur de très rares séquences si elle doit scander, chanter, faire simple ou compliqué. On peut rire des répétitions, des phrases foireuses, des paroles des chansons magiques, des lourdeurs mais elles ne pèsent rien ou pas grand-chose face à d'autres moments d'une puissance phénoménale. Dantec invente (peut-être) la split-narration lorsque sur 4 pages il met en scène et face à face les discours/ expériences de Link et Youri. Dans un tableau à 2 colonnes, l'expérience est déroulée dans in/out fabuleux, avant de fusionner sur la lumière incandescente du Verbe, en un mot de 4 quatre lettres : Halo. Le retour de l'œil qui lit sur le centre de la page est un moment d'émotion intense.
Plus loin, et presque partout, les scènes d'action se tiennent comme des passages de l'Odyssée, sublimes lorsque le Convoi protégeant la Grande Bibliothèque est attaqué par les néo-islamistes ou, mieux encore, vers la fin, quand les gardiens du Territoire mènent un combat perdu d'avance contre les forces de l'Anome. C'est sur cette séquence de narration panoramique érigée en Fort Alamo de l'humanité, que le Verbe réapparaît pour transformer, dans un mouvement audacieux, le récit guerrier en Légende. C'est là aussi que fusionne enfin la totalité des langages (celui du territoire passionnant et décrit avec une précision affolante d'écologue, des armes, des vies, des signes et d'amour) pour s'incarner dans la figure du dernier homme vivant. Dantec croise alors Houellebecq et sa Possibilité d'une Ile mais ne le voit même pas : trop petit, trop pingre et terrestre.

4. Conclusion

Grande Jonction est un western sublime, un mélange de Mad Max et de Matrix, d'Ancien Testament et de la Dernière Diligence, un film et un métalivre, qui déborde tout ce qui a été fait autour de ces schèmes par son flow et sa conviction. Les personnages sont hauts en couleur, surcodifiés et pourtant propres comme des sous neufs : Langlois, le shérif austère et bienveillant, son adjoint obèse, le duo d'aventuriers médecins Youri & Campbell, le moine soldat, Link, les androïdes, la Bella Donna, l'Anome. Impossible de ralentir la lecture, comme si, à notre tour, Dantec nous passait à la moulinette d'une de ses machines délirantes pour nous changer en lecteur mode fusil mitrailleur, alignant les mots l'un après l'autre au tir au pigeon, pour les faire exploser à l'intérieur de nous.
Grande Jonction est un roman qui peut faire croire à l'existence de dieu en l'homme et de l'homme en dieu. C'est sans doute le meilleur compliment qu'on puisse faire à son auteur.

La grande jonction
Maurice G Dantec
Albin Michel

Illustrations : 1. Grande Jonction,détail de la couverture originalle. | 2 et 3. Maurice Dantec (dr)

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