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Il y a plusieurs manières de lire le dernier ouvrage de Rick Moody : Le script est un roman urbain qui décrit la déliquescence d'une époque - la nôtre - incapable d'étancher la soif de spiritualité des hommes, totalement obsédée qu'elle est par le spectacle et l'argent. Le quotidien de quelques new-yorkais qui oeuvrent dans la production télévisuelle et compensent comme ils le peuvent leur envie de se jeter par la fenêtre remplit cette fonction.
Dans cet univers de la vacuité, tout est interchangeable, et en premier lieu les scenarios, dont plus personne ne sait qui les écrit : ainsi de ce script rédigé d'abord par deux salariés qui souhaitent remplacer rapidement un manuscrit égaré qui finit par être perdu lui aussi,avant d'être récupéré par d'autres producteurs pour qu'au final, différentes versions - et autant d'auteurs revendiqués - se mettent à circuler. Voilà le niveau 1 du script : l'impitoyable démontage d'une société suicidaire, uniquement fascinée par les éxpédients avec lesquels elle tente de combler un abyssal vide existentiel.
La créativité est une insurrection sanglante
Mais, roman de notre inconséquence, Le script est aussi une saga qui dépote : celle des sourciers, cette catégorie d'élus capables de trouver de l'eau à l'aide de bâtons fourchus et donc "d'être la voix de la paix et de la magnanimité". Et ce de tous temps et en tous lieux. De la sécheresse des steppes d'Extrême Orient qui chassa les Mongols à la fondation de Las Vegas en passant par la Méditerranée, la vente d'esclaves dans le sud des Etats-Unis, la mini-série est une invraisemblable fresque qui ne respecte ni l'histoire ni la géographie et dont le but change autant de fois qu'il est exprimé : faire de la créativité télévisuelle sur le mode de l'insurrection sanglante, insuffler dans le spectacle la mythologie qui manque aux programmes de télé-réalité, ou livrer "une saga qui s'adresse à toutes les populations et leur confèrent le statut symbolique de la privation de droits."
Dans tous les cas, créer un univers strictement codé - celui de l'épopée historique - pour parler de tout le monde.
Ce qui nous mène à une idée force qui sous-tend le script : la série est devenue le meilleur support pour la fiction contemporaine. Rick Moody a d'ailleurs expliqué dans la presse américaine que The diviners devait être lu comme tel.
La télévision est à la fois le microcosme et le miroir parfait de la futilité contemporaine mais aussi le medium le plus partagé et donc celui où doivent s'exprimer les mythes et s'étancher la soif de spiritualité - un sourcier contemporain en somme. Car s'ils incarnent une cetaine permanence au sein de mondes qui basculent, les sourciers peuvent aussi être d'habiles menteurs,qui,leur bâton à la main, mettent parfois en scène des spectacle factices, surtout s'il s'agit de sauver leur peau.
Ou ailleurs qu'à la télévision, ailleurs qu'à New York - "cette gigantesque entreprise de propagande" - pouvait aboutir cette logique spectaculaire ?
Le dérisoire est essentiel
Comme il doit lui aussi assurer le spectacle, Moody se permet des inventions stylistiques parfois alambiquées - une scène de sexe décrite comme une position de yoga, une étude socio-linguistique pour résumer une relation frère-soeur - mais le fait avec une jubilation communicative. A vouloir tout embrasser - à l'instar de cette lumière qui ouvre le roman - le texte perd parfois en puissance d'évocation. D'ailleurs, l'économie de moyens n'a jamais été le fort de l'auteur d'A la recherche du voile noir, ce fabuleux roman de la généalogie qui, lui aussi, laissait parfois perplexe.
La force du script réside aussi dans la capacité de l'auteur à traiter le dérisoire comme une chose essentielle. "Vos objectifs superficiels sont bons, vous pouvez les poursuivre à loisir", comme le dit l'un des personnages.
Tout cela ne serait rien pourtant, sans la qualité principale dont Rick Moody fait montre dans chacun de ses livres : une générosité totale, dans la manière d'écrire et à l'égard de ses personnages, toujours plus riches qu'une lecture cursive nous les feraient considérer. Généreux aussi, et surtout, à l'égard du lecteur, invité à un festin pantagruélique et foutraque par un hôte orgueilleux, grande gueule, insupportable à l'occasion, mais chez qui on ne refusera jamais d'aller dîner.
Le script
Rick Moody
Editions de l'Olivier
Aout 2006
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