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Flandres

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La chair et l'esprit

Il arrive que le cinéma échappe à la logique narrative pour se laisser porter par un temps autre. Un temps de l'inconnu et de l'exploration qui l'amène en un lieu où la commune psychologie n'a plus prise. Flandres, le quatrième long métrage de Bruno Dumont, marche dans cette zone incertaine, au relief parfois rugueux. Difficile d'accès, elle promet à celui qui s'y laisse perdre une montée vers les cimes, de celles dont on ne revient pas sans un frisson.

- Lire l'entretien avec Bruno Dumont à propos de Flandres. - vos impressions ? discutez du film Flandres sur le forum cinéma

Dans Flandres, il est bien sûr question de guerre et d'amour, de violence et de sexe, mais s'arrêter à ces phénomènes manifestes serait une erreur. Il y a bien sûr des personnages, Demester, Blondel et Barbe, une jeune femme qui couche avec ces deux-là. Et un récit, les deux hommes étant appelés sous les drapeaux pour partir se battre dans une guerre sans nom, loin, bien loin de leurs Flandres natales, en terre arabe. Avec au retour une question : après l'horreur de l'innommable et les tueries absurdes, après la folie qui s'est emparée de Barbe, que restera-t-il sous ses peaux sans paroles ? Il y a donc des évolutions, des interrogations, une manière toute personnelle d'affronter le mystère de la nature humaine, mais...il y aussi autre chose.

De cette folie qui s'exprime tant dans le conflit armé que dans les crises de Barbe, naît une interrogation qui n'a que peu à voir avec la commune psychologie, avec ses rapports « cause-conséquence ». Les comportements sont à percevoir comme une suite de pulsions et de réactions presque physiques, concrètes. Car Flandres s'appuie sur le solide, le poids du réel. La matière est ici inévitable. Rien ne se joue hors d'elle, sinon cette psyché dont on sait l'existence sans pour autant pouvoir l'enfermer. L'être n'est plus alors qu'un corps nerveux. Il concrétise la frontière entre l'esprit, l'émotion, et la matière, la sensation. Les personnages presque archétypaux de Bruno Dumont représentent cette zone de rencontre, d'où la tension qui en émane. Ils s'inscrivent en ce monde, comme des éléments posés là, détachés de toute interrogation sur leur pourquoi et leur devenir.

Le cinéma de Dumont interroge sans relâche cette frontière. Il est toujours dans un entre-deux, clivé entre la chair et l'esprit. Rien de religieux là-dedans, quoique s'y égrènent des figures chrétiennes qui ne ferment pas la porte à cette forme de spiritualité, soit par un titre - La vie de Jésus, son premier film (1996) -, soit par une image - le cadavre émasculé qui dans Flandres ressemble à un christ en croix. Aussi ce monde, pour matériel qu'il soit, ne peut pour autant être objectivé. Tout y est affaire de sensation, donc de perception. On voit ainsi la réalité à travers les yeux de Demester ou de Barbe. La caméra n'est pas un enregistreur objectif. Elle relaie une vie intérieure. D'où cette impression d'un film rêvé... ou cauchemardesque. Les événements se succèdent, plan après plan, sans déborder les uns sur les autres. Le vécu est direct, quoiqu'intériorisé, et reste sans explication. Pas de passé ou de mémoire qui viendraient éclairer le réel. Seuls comptent l'ici et maintenant. Et quand pointe la folie, celle qui conduit à l'asile et à l'enfermement, elle s'explique par l'hérédité et les « nerfs ». Par le corps, en somme, encore et toujours.

Ces masses sans mémoire sont néanmoins prises dans le déroulement du temps. Naissance et mort s'imbriquent, dans un cycle qui voit se succéder les saisons. L'être humain, matière nerveuse, sent en lui cette fin à laquelle il lui faut échapper. Il doit évacuer cette tension qui le travaille. Il court, il tue ou il baise. Pas d'autre choix, sinon également celui de l'apaisement dans les bras de l'autre, sur son corps, en lui disant un unique « je t'aime ». Mots dérisoires dans un monde épuisé sous son propre poids et attiré vers la terre, la boue, la putréfaction ; mais suffisamment forts pour faire contraste et donner à penser, que oui, peut-être, la rencontre avec l'autre, et donc la vie pleinement humaine, est possible. Le miracle de Flandres se situe là, dans cette capacité à osciller en permanence entre l'humain et l'inhumain, la vie et la mort, l'esprit et la chair, le ciel et la terre. Il ne s'installe jamais dans l'un ou l'autre.

C'est pourquoi les contraires se ressemblent et les réalités sont multiples. Les Flandres, lieu d'agriculture donc de vie, se rapprochent par leur silence et leur désolation du lointain champ de bataille, écrasé par le soleil et parsemé de maisons délabrées. Et Barbe couche avec tout un chacun, dans une pulsion morbide qui s'oppose à son choix d'enfanter. Avec ce nouveau film, Bruno Dumont parvient à une synthèse dont on peut penser qu'elle était inaccomplie dans ses précédents. Par un style proche de l'abstraction qui ne s'éloigne pour autant jamais du réel, il donne à sentir la dureté de la condition humaine mais aussi sa dérisoire beauté.

Flandres
Réalisé par Bruno Dumont
Avec Samuel Boidin, Adélaïde Leroux, Henri Cretel.
France, 2006 - 91 mn
Sortie en salles : 30 août 2006

[Illustrations : © Tadrart Films]
Manuel Merlet


• Casting de Flandres

Réal. : Bruno Dumont
Avec : Samuel Boidin , Adélaïde Leroux , Inge Decaesteker , Henri Cretel , Jean-Marie Bruveart , David Poulain , Patrice Venant , David Legay

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