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Il y a peu de cinéastes comme Pascal Thomas en France. Echappant à toute classification, il produit un cinéma libre et sans autre attache que lui-même. Avec Le grand appartement, film vitaliste, généreux et joyeusement bordélique, Thomas s'empare de l'actualité pour mieux la confronter à la nécessité de nos utopies, et du cinéma.
Il faut toujours se méfier de l'actualité, comme l'histoire elle est une illusion, un piège à commentaires et analyses. Pourtant, rien de tel que jouer avec l'actualité afin d'éclairer l'amnésie du présent, rendre perceptible un événement en rappelant les modalités de son avènement. Pour réussir à ce jeu, il faut opérer une habile science du décalage, quelque chose qui dépasse le simple fait d'être en réaction. Avec Le grand appartement, Pascal Thomas parvient à se situer justement dans cet interstice d'une critique de notre temps débarrassée des influences néfastes de son époque. Il est ailleurs, a priori nulle part et complètement là, à cheval entre un certain cinéma d'auteur et un autre plus populaire, totalement dans notre temps en y stigmatisant les aberrations tout en se réfugiant dans l'utopie. Son Grand appartement tient à la fois d'un idéal de vie et de cinéma, d'une sorte de grand projet de société parsemé de références autobiographiques.
L'actualité du Grand appartement c'est Paris et ses loyers indécents, sa vie chère alimentant les lénifiants débats ou programmes de chaque candidat aux élections présidentielles de 2007. Son point de départ, la loi de 1948 plafonnant les loyers de certains immeubles anciens, tels que celui de cet immense appartement bourgeois où vivent Mathieu Amalric, Laetitia Casta et les autres, menacés d'être expulsés par une avide propriétaire. Les autres, c'est cette grande famille inventée, improbable smala où se croisent un cinéaste casanova incapable de terminer son film (Arditi), des filles au look zadig et voltairisé, des enfants, des amis. Soit un joyeux collectif de marginaux, de loosers et même de filles branchées, qui tous, à leur manière, refusent notre modernité et sa logique capitaliste. Leur appartement est un paradis, sorte d'Eden impossible incompatible avec notre époque obsédée par l'ordre, la morale et l'argent.
Le grand appartement est tout à l'image de Pascal Thomas : un grand film du désordre, bourré d'énergie et d'accidents, oscillant constamment entre l'utopie naïve et la critique facile mais toujours sans jamais se plier à l'imagerie ou aux clichés ambiants. On s'y remonte le moral en regardant Brigadoon, on y règle ses problèmes de couple avec les dialogues d'Anne of the Indies (La Flibustière des Antilles) de Jacques Tourneur, les personnages y font des apartés comme dans un film d'Eustache. Le cinéma est toujours là, à la fois comme profession (celle d'Amalric, d'Arditi) ou artisanat, dans un rapport idéal avec la vie. Pascal Thomas ne cesse d'affirmer la puissance de l'illusion, de la fiction, moins pour sa capacité à devenir un refuge ou une fuite de la réalité que pour son aptitude à mieux l'habiter. En refusant les contraintes du réel, chaque personnage du Grand appartement affirme sa dignité, il manifeste la logique inaliénable de sa propre liberté. Sa jeunesse et son immaturité sont ses meilleurs atouts, ceux qui le font échapper à l'autoritarisme tout en le maintenant au sein du vivant.
Film à gauche assurément mais pas de gauche, c'est là toute la nuance. du Grand appartement est un film où le jugement est sans cesse rendu nul, où chacun a sa place (même Pierre Lescure en patron de café, lui l'ancien boss de canal +), où ce qui tient et doit d'abord tenir c'est nous, ensemble, avec nos singularités et non nos différences. A sa manière, Pascal Thomas est assurément spinoziste. Il ne chante pas un amour aveugle des utopies communautaires, ni ne s'enveloppe d'une nostalgie sénile où la France d'avant serait forcément plus généreuse que celle d'aujourd'hui. Plus qu'au rappel des évidences, à son affection pour la vie bohème (que Rent de Chris Columbus, sorte de cousin américain du Thomas, chantait aussi récemment avec une beauté inouïe) son film tient à un dessein politique où l'idéalisme révèle l'urgence de ne pas subir les choses. Projet de cinéma libre parfois fourre tout et assurément inégal, mais peu importe, Le grand appartement est surtout une œuvre dont la grande responsabilité tient dans le fait de tenir un discours irresponsable.
Dans le cinéma français, dominé par les comédies sarkozystes ou quelques tentatives auteuristes louables mais toujours aussi vaines (voir l'anxiolytique Dans Paris, également eustachéen), Pascal Thomas prône une dynamique vitaliste rare et qui ne s'apparente qu'à lui-même. Il n'est ni du côté de la fantaisie débile ni du côté de la comédie psycho sociologisante, encore moins dans la complaisance béate du droit au bonheur. Proche du cinéaste de la Nouvelle vague Jacques Rozier mais en authentiquement plus bordélique, Thomas est un vrai marginal sur lequel tous les discours achopperont. Et on imagine qu'ici, tel Lelouch dont on se complait cyniquement à insulter la naïveté, on ne va pas le rater. Posture courante d'une médiocre vision du monde et du cinéma dont Le grand appartement se moque superbement.
Le Grand appartement
Réalisé par Pascal Thomas
Avec Laetitia Casta, Mathieu Amalric, Pierre Arditi
France, 2006 - 1h43
Sortie en France : 27 décembre 2006

[Illustrations : © Mars Distribution]