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Adapté d'un roman de Christopher Priest, le scénario écrit par Christopher Nolan et son frère Jonathan - qui avait déjà signé celui de l'excellent Memento - aurait dû déboucher sur un grand film où l'illusionnisme est roi. « Aurait dû », car malgré le talent des acteurs et une relative efficacité, le film ne parvient jamais à devenir l'objet fascinant et mystérieux qu'il prétend être.
Avec ce cinquième long métrage, Christopher Nolan ambitionne de jouer avec le spectateur, de lui tendre pièges, chausse-trappes et autres fausses pistes. Le Prestige, évoqué par le titre, est donc à entendre dans son acceptation ancienne, comme une illusion destinée à frapper l'imagination et dont les causes sont apparemment magiques. La narration en gigogne va dès lors s'ingénier à tromper notre entendement, afin de faire sortir le lapin du chapeau. Sauf que le lapin, on l'avait vu venir depuis longtemps.
En racontant le duel à mort auquel se livrent deux illusionnistes de la scène londonienne, au crépuscule du XIXème siècle, le réalisateur tente d'élaborer un parallèle entre la démarche du cinéaste et celle du magicien de music hall. Idée a priori ingénieuse et qui pourrait déboucher sur de riches développements. Ces arts du mensonge usent du hors champ, de l'ellipse et du son pour produire des images mentales et nous faire croire à l'impossible, à ce qui n'a jamais été. De ce rapport de nature, on pouvait donc attendre beaucoup. Malheureusement seule importe à Nolan la sidération de son audience. Il est trop affairé à produire du spectaculaire, de l'épate, pour réellement anticiper sur la position du spectateur, bien plus prompt à comprendre qu'on ne le croît. Cette course au grandiose est d'ailleurs à rapprocher de celle des protagonistes : en cherchant l'ultime illusion, celle qui ne pourra pas être dépassée, il devient le jouet d'une machine infernale qui entraînera sa perte.
Cette histoire de vengeance et d'obsession oppose ainsi deux styles, deux manières d'appréhender le spectacle et l'art de la tromperie. L'un repose sur un appareillage élaboré, sinon complexe et mystérieux, l'autre sur l'astuce, le truc simple et efficace. Et étrangement, si l'on sent l'affection que Nolan porte à la seconde, plus artisanale, son geste est tendu entièrement vers la première. Ce qui se traduit par des redondances, des boursouflures qui, à force, nuisent au film et rendent la plupart des pièges grossiers et inopérants. Le spectateur se retrouve alors à la place de celui qui devine à l'avance, sans pour autant tirer plaisir de cette anticipation.
Ce jeu de dupes rappelle celui du Limier, un petit chef d'œuvre de malice que Joseph L. Mankiewicz réalisa en 1972. Le rapprochement n'est pas anodin, puisque la présence commune de Michael Caine nous y invite et que les récits respectifs, dans leurs grandes lignes, se recoupent étonnamment. Même opposition de deux hommes autour d'une figure féminine, même principe du trompeur trompé, même retournement de situation au moment où tout semble joué... Mais la comparaison se fait en défaveur du Prestige. Car si dans Le Limier comptaient avant tout les personnages, prisonniers de leurs pulsions et de leurs conditions sociales, ici les deux illusionnistes semblent le jouet d'une simple dynamique. Leurs folies respectives tournent à vide, et cette compétition, initialement justifiée par leur soif de vengeance, n'est plus qu'un prétexte à une production d'images effectivement étonnantes mais sans écho, sans réelle profondeur.
Cela ne signifie pas que ce film soit dénué de sens. Néanmoins ses thèmes, multiples (la figure du double, la filiation, l'obsession envahissante, la raison et l'irrationnel), ne forment pas un tout suffisamment lié pour être fascinant et intrigant. La faute en incombe au seul réalisateur, un virtuose de la caméra incapable de mettre en forme une véritable pensée. Un comble pour celui qui, de film en film, confirme son attraction pour les états obsessifs. En fait, Le Prestige, même s'il ne manque pas d'être impressionnant, ne réussit qu'un seul vrai tour de magie : celui de faire s'évanouir dans l'air le grand film qu'il aurait pu être.
Le prestige
Réalisé par Christopher Nolan
Avec Hugh Jackman, Christian Bale, Michael Caine, Scarlett Johansson, David Bowie
Sortie en France : 15 novembre 2006

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