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Près de vingt ans après Hidden agenda, thriller politique qui évoque le conflit en Irlande du Nord, Ken Loach revient à cette lutte ancestrale qui oppose catholiques et protestants. A travers une reconstitution historique située en 1920, il évoque cette guerre fratricide en assumant pleinement la dimension tragique de son histoire et sans jamais tomber dans le film à thèse. Un choix gagnant qui lui a valu la Palme d'or 2006.
Après l'Espagne franquiste de Land and Freedom (1995) et le Nicaragua de Carla's song (1996), Ken Loach se tourne de nouveau vers un conflit armé. Cette fois, il se penche sur la résistance à la présence anglaise en Irlande et la guerre civile qu'elle entraîna en 1920. S'il est clair que le cinéma de Loach se veut la métaphore d'un monde en lutte permanente, au niveau économique, social et politique, le cinéaste anglais plonge cette fois dans l'horreur la plus concrète, la plus sanglante et meurtrière qui soit. A travers le récit imaginaire de deux frères, unis puis opposés dans la lutte, il brosse une fresque historique on ne peut plus réaliste dans sa description des positions de chacun.
Ken Loach décide de partir d'un état de fait : l'Irlande est un pays occupé injustement, humilié et sans défense. Pourtant son film est tout sauf un réquisitoire contre la domination de l'Empire anglais. Bien vite, il complexifie l'intrigue et s'arrête sur le destin des deux frères. Ainsi, ce n'est pas un hasard si le personnage principal, Damien (Cillian Murphy), décide d'abandonner une carrière de médecin pour rejoindre la lutte armée. Dans cette dichotomie entre le geste violent et le serment d'Hippocrate, Loach est encore une fois là où on ne l'attend pas. Il prend le spectateur à contre pied et refuse tout manichéisme. Ainsi le frère qui préférait la raison à l'action choisit finalement de s'engager; un choix qui, par son caractère presque inévitable, souligne l'injustice odieuse de la situation et l'irréversibilité du conflit. Il ira jusqu'au bout, continuant la résistance, luttant pour l'avènement d'un pouvoir républicain, alors même qu'une trêve a été signée avec la couronne britannique. A l'inverse, son aîné présenté comme un homme d'action convaincu par la légitimité de la lutte choisira contre tout attente, après la signature, de se ranger du côté d'une paix que les maquisards perçoivent comme une soumission.
Une tragédie antique
Pour autant, les personnages sont assez peu différenciés. Comme dans le jeu de hockey qui ouvre le film, la lutte se fait en dépit des individualités, équipe contre équipe. L'individu n'est jamais vraiment libre face aux événements. Il réagit non pas en fonction de ce qu'il est, mais de ce qu'il vit et possède. Il est un corps pris dans des champs sociaux et économiques qui conditionnent ses comportements. Par un jeu constant de va et vient entre le groupe et l'individu, on sent combien importe ici l'appartenance au collectif. Celle-ci paraît ici essentielle, le corps de l'un se trouvant régulièrement mêlé à ceux de tous. Ce qui rend encore plus déchirant les affrontements directs, les corps à corps qui ponctuent le film. Et encore plus absurdes les idées qui séparent ou rapprochent les uns et les autres. Puisqu'au fond, seules des règles bien mouvantes - celles du jeu, de la guerre - définissent les rapports interindividuels. En faisant jouer ces idées qui déchirent le tissu social, Le Vent se lève est un film profondément politique. Il parle de l'engagement et de ses conséquences, du radical de toute révolution.
Comme dans une tragédie grecque, les hommes ne décident pas, subissent et commettent des actes contre nature. Ken Loach place ainsi systématiquement sa caméra vers le bas. Le ciel est absent, les montagnes occupent souvent la majorité de l'écran, laissant peu de place à l'individu. L'image révèle l'impuissance de l'humain, écrasé par son environnement et qui tente en vain de rétablir l'intégrité de son territoire. Mais comme dans tous les films du cinéaste, l'homme victime de l'histoire et du destin réussit à s'extraire de sa condition. La vigueur de la mise en scène, les plans panoramiques donnent de l'ampleur à l'action et laissent transparaître la force du peuple qui se soulève. Le regard se veut d'empathie. Il met en lumière la douleur d'une lutte fratricide entre l'Irlande et l'Angleterre et réussit à trouver le ton juste, entre le mélodrame et une sécheresse qui aurait à voir avec le documentaire.
Le film devient ainsi le lieu d'un débat contradictoire. Ken Loach ne cherche pas à manipuler le spectateur et donne simplement les éléments nécessaires à la compréhension des mobiles des personnages. S'il permet d'entendre les arguments exprimés par chacun, lors de discussions entre Irlandais, il ne clôt rien. Il ne répond pas, afin d'ouvrir le champ à la réflexion. Peut-on réagir à la haine par la haine, à l'injustice par l'injustice ? Le débat démocratique est-il le garant du droit ? La paix a-t-elle plus de prix que la liberté? Autant de thèmes universels - et donc brûlants - soulevés par un film qui a l'intelligence d'avouer son ignorance.
Le Vent se lève
Un film de Ken Loach
Avec: Cillian Murphy, Padraic Delaney, Liam Cunningham, Orla Fitzgerald.
Grande Bretagne/Irlande, 2006 - 124 mn
Sortie en salles (France) : 23 août 2006

Sur le web :
- Site officiel anglais.
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