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Dans Paris

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Nouvelle vague à l'âme

Au Festival de Cannes 2006, Dans Paris de Christophe Honoré (Lire l'entretien) a fait souffler un vent nouveau sur la Croisette, mettant d'accord les critiques parisiens les plus obtus et les midinettes cannoises. L'explication est bien simple : avec ce troisième long métrage, Honoré trouve un accord majeur entre le passé - soit la Nouvelle Vague - et le présent, se promenant dans l'un pour mieux se retrouver dans l'autre. Servi par des acteurs flamboyants, Dans Paris s'amuse de tout, et beaucoup. Promenade de corps en décors, dans un territoire redécouvert : le cinéma.

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Paul (Romain Duris) vient de se faire larguer par sa grande histoire d'amour (Joana Preiss). Il retourne chez son père (Guy Marchand ), où loge aussi son petit frère Jonathan (Louis Garrel). Alors que ce dernier, séducteur effréné, parcourt Paris au gré de ses rencontres amoureuses, Paul tourne en rond dans sa douleur... Film de famille, celle de la Nouvelle Vague, pour ses références aux marivaudages rohmériens, aux fulgurances godardiennes, à la romance truffaldienne, Dans Paris est avant tout un film sur la famille, considérée, une fois n'est pas coutume, sur le mode de la réconciliation. Rarement, on aura vu un portrait de famille aussi touchant, dépassant les clichés du papa gâteau (le génial Guy Marchand, dont le solo récurrent pourrait être : « tu veux manger quoi à midi ? »), des enfants colériques et des vieilles histoires rances, pour aboutir à un formidable éloge de l'amour - mais un amour dont toute harmonie serait exclue. Vivifiant postulat, on croit ici encore aux sentiments, à la fiction, au cinéma. Mais pas naïvement ou par romantisme. On y croit malgré le chaos, où peut-être plutôt grâce à lui, en lui : c'est par la dépression de Paul que les deux frères se retrouvent, recréent ce lien qui les unissait enfants, comme lorsque Jonathan demande à Paul de lui relire la bande dessinée qu'ils affectionnaient tant. Considéré comme ce lieu où l'on peut revenir - chez soi et sur soi-même - la famille et l'appartement paternel préservent une partie de Paul, partie qu'il lui faut retrouver sous peine de disparaître.

Christophe Honoré tisse ainsi une véritable géographie émotionnelle, indirectement situ. À la temporalité condensée et violente de la rupture, danse malade et rock sourd, jouée entre une maison paumée et un quai de gare, succède l'enfermement de Paul dans sa chambre d'enfance. D'un côté, l'appartement et la famille sont un retour douloureux mais nécessaire à Paul. De l'autre, Jonathan, qui refuse de partager une douleur qui n'est pas la sienne, parcourt Paris, qui devient sous ses pieds une scène ouverte de rencontres, d'inventions, de jeu. Construit sur un rythme binaire, balançant entre ces deux frères antagonistes et pourtant profondément liés, Dans Paris déploie sa petite musique, ouvertement inspirée de ces prédécesseurs de la Nouvelle Vague, mais tout aussi soucieuse de sa propre singularité. Ça commence avec un solo ardu, mené face caméra par Louis Garrel, qui ouvre le film par une adresse au public à la fois maladroite et joueuse. Frondeur, le film avancera comme cela : sur un fil, où plutôt en équilibre instable entre les lignes de la partition dressée par Honoré, où les personnages, en véritables instruments solistes, inventent chacun un jeu, un solo, qui formeront in fine la mélodie, certes pas du bonheur, mais celle nécessairement dissonante d'une famille, ou bien encore d'un film. Sur un jazz très « St Germain des prés », le cinéaste place définitivement son film sous le signe de la musicalité.

Une musique qui n'est pas là pour accompagner ni illustrer, mais qui semble être en prise directe sur les personnages. Ainsi, alors qu'il est au fond du gouffre, Paul enfermé dans sa chambre se passe un vieux 33 tours de Kim Wilde et se met à chantonner et à se trémousser sur le fil du ridicule, dans une chorégraphie sans doute tirée de son adolescence. En plein retour « proustien » sur lui-même, Paul commence enfin à reprendre pieds, et ce par une musique qui lui paraît à cet instant sans doute mille fois plus en phase avec ce qu'il ressent que toutes les tentatives maladroites de son père pour l'aider. Filmée dans sa longueur, la danse douloureuse et maladroite de Paul dans sa chambre sombre prend l'allure d'une heureuse et entière révélation, celle d'un personnage qui se retrouve. Un petit miracle impie et affranchi, qui fait à juste titre d'une musique - d'un film - une force vitale.

À l'inverse de l'utopie des comédies musicales classiques telle que Brigadoon, où le chant et le rêve mêlés viennent rendre la vie plus belle - la remplacer, d'où le double aspect féerique et morbide, la musique est ici intrinsèquement mêlée à l'intime, au quotidien. Vivre ensemble finalement, c'est vivre chacun avec le rythme de l'autre - sa petite mélodie interne. Pas besoin forcément de la comprendre, il faut juste l'accepter, la laisser libre de s'exprimer. Il est ainsi aussi important de considérer le père, dans son rythme répétitif et entêtant des petits tracas du quotidien, que Jonathan, aussi virevoltant qu'un air de jazz 60's, ou Paul, en pleine régression pop 80's. L'harmonie, elle, serait plutôt le propre de la relation amoureuse. Ainsi, lorsque Paul téléphone enfin à sa compagne, leur conversation se transforme en un chant sublime de fragilité qui s'élève progressivement, et résout toutes les questions qui restent non posées. Leurs paroles ont alors bien moins d'importance que la mélodie qu'ils inventent ensemble.

Le coup de force avec Dans Paris, c'est sa façon de redécouvrir une forme de légèreté, un esprit ou plutôt une pensée purement cinématographique. Quelle leçon tire-il de la Nouvelle Vague ? Aucune, heureusement, mais il assume avec fierté certains de ces traits. Honoré choisit la vitesse, l'énergie, un irrespect teinté de tendresse pour nos pères. Si certains films nous apprennent à faire notre lit, celui-ci nous éclaire brillamment sur comment vivre en famille. Dans Paris, ou comment mettre à sac comme on remet à neuf. Une expérience vitale.

Dans Paris
Réalisé par Christophe Honoré
Avec Romain Duris, Louis Garrel, Joana Preiss
France, 2006 - 92mn
Sortie en France : 4 octobre 2006

[Illustrations : © Gémini Films]
Laurence Reymond