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La vengeance est un plat qui se mange froid. Mélanie, la tourneuse de pages, l'a bien compris, elle qui a attendu dix ans pour se faire justice. Attente glaciale pour un film qui ne l'est pas moins et souffle le chaud et le froid avec une certaine grâce.
Les écueils du thriller psychologique se profilent bien sûr à l'horizon mais Dercourt les contourne avec aisance. Mélanie, une belle jeune femme au regard mystérieux, tour à tour bienveillant ou machiavélique, Ariane Fouchécourt, une pianiste célèbre plus fragile qu'il n'y paraît, et M. Fouchécourt, un mari aimant mais autoritaire, telles sont les figures qui composent un trio aux visages changeants. La menace se fait victime et inversement. Eaux troubles et mouvantes, un peu attendues et qui pourraient rendre le film commun, voire prévisible. Celui-ci distille pourtant un ton personnel qui doit beaucoup à la retenue de la mise en scène.
Le feu couve sous la glace, dit-on. Dans La Tourneuse de pages, il se glisse à travers un regard, une main frôlée, une touche de clavier maladroitement appuyée. La caméra ne s'attarde ni trop peu, ni trop longtemps. Furtif, le geste fait vibrer les plans qui suivent, comme une onde circulant sur une corde de piano. Autour de lui, les tensions s'amplifient, le souffle devient court, les âmes se tourmentent. Et même si cette cruelle vengeance chemine de façon bien surprenante (dont nous ne dirons rien, pour ne pas gâcher le plaisir du futur spectateur), la discrète beauté du film émane avant tout de sa petite musique interne.
A la simplicité des plans répond donc une certaine science dans le montage. Calme et violence alternent jusqu'à une marche finale où, enfin, par la musique, éclate l'émotion jusqu'alors enfouie. Moment ambigu où l'effondrement de l'une engendre la satisfaction de l'autre. Mais cette « victoire » semble bien fragile, tant la jeune Mélanie, prisonnière de sa froideur, exprime alors une douceur que l'on sait dorénavant factice. Jeu des sentiments, jeu de dupes qui capte l'attention par là où d'autres s'enlisent : un art de la réserve et du non-dit.
Deborah François et Catherine Frot suivent ainsi une partition pour quatre mains à la tonalité difficile à cerner, duo de femmes qui, de Ingmar Bergman à quelques films français récents, a fait et fera encore recette. La formule est connue, mêlant trop souvent psychanalyse de bazar et relations en miroir. Aidé de ses deux interprètes et armé d'un sens de l'économie dans le récit, Dercourt la décline avec une certaine originalité. L'anodin devient ici crucial et le moindre mot participe d'une machination dont la finalité semble se dérober devant nous. Assistons-nous à un meurtre symbolique ou à une destruction plus profonde encore ? Délicate, la touche du cinéaste se fait surprenante. Et apporte à l'usage du piano au cinéma, usage dont il faudra bien faire un jour la taxinomie, une nouvelle proposition qui ne manque pas de cruauté ni de piquant.
La Tourneuse de pages
Un film de Denis Dercourt
Avec : Déborah François, Catherine Frot, Pascal Gréggory, Clotilde Mollet, Xavier de Guillebon, Christine Citti, Jacques Bonnaffé.
France, 2006 - 85 mn
Sortie en salles : 9 août 2006

Sur le web :
- Le site du distributeur
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