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Année 1996

Secrets de famille

Scratches (PC)

Jeu d'aventure sur PC - Edité par Micro Application

Scratches appartient à une espèce en voie de disparition. Celle des point & click qui ont oublié d'être beaux. Un de ces jeux que l'on regarde comme une femme au physique anodin, mais au phrasé envoûtant, à l'esprit vif. Scratches est un récit fantastique très écrit qui réussit le tour de force de nous transporter, à l'heure où il faut toujours plus montrer qu'évoquer.

Nous nous sommes regardés de biais pendant des heures, nous autres rédacteurs, avant que l'un de nous ne se décide à emporter Scratches chez lui. Après les superbes Paradise et Dreamfall édités par Micro Application, la laideur archaïque de Scratches était une cruelle douche froide. On se demandait bien quelle sorte de jeu, en 2006, pouvait encore tourner sur une machine d'il y a 4 ans. De guerre lasse, la galette se retrouva dans ma sacoche. Je soufflais, je pestais. Mais je ne savais pas.

Spielberg est mort. Vive Ed Wood.
Scratches est un OVNI d'austérité dans le paysage vidéo ludique actuel. L'environnement dans lequel vous évoluez est en fausse 3D, plaquée sur une boule dans laquelle se trouve votre point de vue. Votre regard peut vagabonder à 360°, mais cette impression de texture plaquée à l'intérieur d'une sphère est déroutante au premier abord. C'est une faille temporelle qui vous propulse des années en arrière, avec Myst et autres dinosaures précalculés. Parfois, une transition sommairement animée surgira, pour vous traîner dans une autre pièce. Mais n'en demandez pas plus.
Tout est modélisé avec une économie qui confine à la paresse. Ce qui est d'autant plus dommage quand on constate que les textures choisies étaient assez fines. On ressent durement le budget filiforme qui a fait vivoter l'équipe de développement. Et pourtant. Réticent, on clique au hasard des décors pour s'apercevoir que tout est simple et efficace. Et avant même que nous puissions tirer un bilan d'esthète rageur, le récit nous a déjà rattrapé. Scratches, c'est la séduction en toile de jute, la magie du bout de ficelle. Un contenu qui se révèle de lui-même sous son apparence misérable.

Le charme désuet de la campagne Anglaise
Dans les mocassins d'un auteur à succès, Michael Arthate, il vous faut de l'isolement pour vous ressourcer et parachever votre dernier livre. Vous êtes dans une de ces passes difficiles, où l'on hésite à conclure, où notre créativité se paralyse. Mais votre éditeur a tout arrangé. Il vous a préparé une retraite dans une demeure victorienne dont le propriétaire est récemment décédé. Cela ne vous fait même pas sourciller, trop impatient que vous êtes de pouvoir enfin profiter d'un havre de paix, et vous vous engouffrez dans le domaine au volant de votre Austin Mini.
Votre premier tour du propriétaire n'est pas reluisant. Le jour commence à mourir, lentement et vous n'avez trouvé aucune bougie dans toute la bâtisse. Trop de portes fermées. Et ce musée improvisé des arts africains, au premier étage... Quel mauvais goût. Vous êtes bel et bien seul et sans lumière, vu que vous avez même trouvé le moyen de rater le rendez-vous avec l'électricien. Vous êtes un sacré poissard.
Dépité, vous tuez ce qu'il vous reste de la journée en vous plongeant dans les divers journaux de bord qui trainent sur les commodes. Ceux-ci sont écrits de la main du dernier maître des lieux, un des explorateurs qui ont rapporté tous ces poussiéreux souvenirs d'Afrique. A la lecture de ses récits, vous vous dites qu'il n'a pas rapporté que des gris-gris... Apathique, vous vous allongez alors sur votre lit, et fermez les yeux. Mais impossible de dormir, car des bruits se font entendre vers minuit et vous éveillent en sursaut. Ils viennent de la cheminée.
Attendez, non. Du conduit de la chaudière. Vous descendez quatre à quatre les marches de la cave, vous enfonçant dans les ténèbres. Puis le réveil en sursaut. Un mauvais rêve, mais bien trop réel. L'envie de finir votre roman, s'efface au profit d'une motivation tout autre. Elucider ce qui rend l'air de cette maison aussi lourd. Savoir ce qui gratte aux murs et maintenant aux parois de votre crâne.

L'appel de "Qu'as-tu lu ?"
A la lecture du résumé, vous voyez se profiler les références. Bien que le jeu ne s'en réclame pas, la narration et surtout le mode d'implication utilise les mêmes mécanismes que les romans d'H.P. Lovecraft. L'écrivain avait aussi cette écriture de la paranoïa que l'on retrouve à chaque pivot narratif de Scratches. Tout, dans le récit, confine au pastiche. Et pourtant, même si l'on reconnaît souvent des situations semblables aux nouvelles macabres de Lovecraft, l'assemblage est si bien fait que l'on a l'impression de redécouvrir avec fraîcheur sa bibliographie. Cette sensation que pouvaient vous procurer les excellents Shadow of the Comet et Prisoner of Ice se retrouve ici.
Pourtant, la vue à la première personne exacerbe certains aspects. La solitude, par exemple. Jamais de toute votre aventure vous ne rencontrerez âme qui vive. Ce que certains prendront pour de l'oisiveté ou de la pingrerie s'avère être un parti-pris très intelligent. Votre seul contact avec l'extérieur sera votre vétuste téléphone à cadran. L'isolement se confirme, alors que votre secrétaire s'absente le dimanche, ou que les éléments déchaînés empêcheront tout secours de vous parvenir. Vous vous sentirez de plus en plus seul, séquestré et en danger. Cette immersion s'appuie sur l'emploi de sons en stéréo, injectés dans l'ambiance à des moments clés. Vous sursauterez, vous vous crisperez sur votre souris, alors qu'en fait, vous ne verrez jamais rien. Ou assez peu pour concevoir beaucoup trop.
La puissance narrative s'expose à travers des moyens économes et une documentation étoffée. Tout ce que vous pourrez lire durant votre enquête, les longs dialogues au téléphone, les documents griffonnés et autres notes sur 20 pages nourriront votre imagination d'images atroces. On est complètement pris dans une évocation cousue main.

Certes, les lecteurs expérimentés de l'œuvre de Lovecraft devineront la conclusion plus vite que les autres, comme dans ses nouvelles, où toute l'insoutenable vérité vous est jetée au visage dans les derniers paragraphes. Mais c'est ce qui est si grisant dans ce type de littérature, entrevoir l'horreur afin d'être surpris par la cruauté de notre propre imagination. Les autres joueurs se feront balader par une intrigue impeccable et très rédigée, qui pourra néanmoins les rebuter, s'ils se sont trop habitués au confort des cinématiques doublées ponctuant le moindre évènement. Les énigmes sont logiques, mais souvent sournoises, et l'on remercie l'interface d'être aussi simple, les temps de chargement d'être insignifiants.

Scratches est un point & click budget doté d'une trame de best-seller. Il se lit plus qu'il ne se joue. Tout l'univers tourne autour du roman et de l'écrit, et se formule comme un hommage appuyé, mais réussi. Au milieu de son royaume de solitude, trône un roi austère, un jeu intelligent qui grattera aux portes de vos cauchemars.

Scratches
Edité par Micro Application
Développé par Nucleosys
Sortie le 16 Juin 2006

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- Site officiel du jeu
- Site du développeur, Nucleosys
- Téléchargez quelques BGM de Scratches sur une page officielle
- Téléchargez la démo jouable de Scratches

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Rémi Vermont - 20 septembre 2007

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