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Le nouveau long métrage de Lucas Belvaux, après sa trilogie Un couple épatant/Cavale/Après la vie. De retour en Belgique, l'acteur-réalisateur porte son regard vers les petits, ceux que le chômage a laissés sur le carreau. Par un mélange habile de chronique sociale et de polar, il dit l'impasse dans laquelle ils sont plongés. Le constat est noir. Peut-être un peu trop.
Ainsi son film est social et s'assume comme tel. Il n'en est pas moins un polar d'excellente facture, de ceux où les gestes sont précis et les enjeux clairement mis en scène dans l'espace. Ainsi, après sa trilogie Un couple épatant/Cavale/Après la vie, le cinéaste belge renoue avec le mélange des genres. Les conditions de vie des protagonistes nous sont minutieusement présentées lors d'une longue première partie. Puis il nous conduit vers un film noir à la limite de l'archétype. On découvre ainsi un ancien braqueur récemment sorti de prison et devenu employé sur une chaîne d'embouteillage (Belvaux lui-même); deux chômeurs de « plus de cinquante ans » ayant travaillé pendant des décennies à la fonderie locale, en cours de démantèlement ; un couple avec enfant dont l'homme, au chômage malgré ses trois licences, préfère rester dans son potager. Leur rencontre les conduira à braquer le coffre de la fonderie, où sommeillent des billets d'euros tout rutilants. Le film semble ainsi scindé en deux temps bien marqués. Mais les apparences sont trompeuses, car sa force tient à ce que ses deux natures, film social et polar, se révèlent indissociables.
La fatalité comme dénonciation sociale
En chacun, on trouve le poids de la fatalité, de l'inexorable. Les motifs du film noir ressemblent ici à des poncifs (le malfrat qui voudrait s'en sortir mais rechute; le criminel acculé par la police et poussé au suicide ; les patrons aux airs de mafiosi). Mais en fait, ils répondent à l'enfermement social qui étouffent les personnages. Belvaux prend soin, avec l'aide de l'écran large, de les inscrire dans un environnement dont ils ne peuvent s'échapper. Que ce soit leurs logements respectifs, le café de leurs rencontres, les rues entourées de murs de briques ou les usines qui obstruent la vue, les perspectives se répètent, inlassablement. Comme le montre l'envolée finale, l'horizon est bouché et l'ailleurs, là où l'herbe est plus verte, reste hypothétique. Les trains, omniprésents, ne font que passer, arrivant de nulle part et partant pour on ne sait où. Cette peinture à teneur sociale trouve donc son exact pendant dans le motif de polar, genre construit sur des destinées tragiques et un pessimisme morbide.
Le problème, car il y en a un, est que ce mélange des genres pousse Lucas Belvaux à noircir le tableau. Il cherche à tout prix à expliquer le comportement de ses protagonistes par l'impasse dans laquelle ils se trouvent. Il ne leur laisse pas d'alternative, sous prétexte que la société elle-même ne leur permet pas de choisir une autre voie, sinon celle d'une pauvreté qui tairait son nom. Ainsi, se pose le problème du pourquoi de leur acte ? Quelle est cette Raison du plus faible ? Le gain financier ? Oui, peut-être. Mais plus certainement un besoin de dignité mais aussi de vengeance. Par ce crime, ils expriment leur volonté d'homme, leur capacité à agir sur le monde. Ils redeviennent quelqu'un. Et en plus, ils retournent cette volonté contre ce système qui cherche à les effacer. Leur acte devient dès lors revanchard. Où l'on retrouve la tendance anarchisante et révolutionnaire qui s'exprimait déjà dans Cavale, même si c'était pour en montrer l'échec.
Ainsi, si Belvaux cinéaste réussit pleinement son mélange, entre chronique sociale et film de braquage, il plombe son film à trop vouloir faire sens. Tout à sa volonté de dire la tragédie du monde moderne, il enferme lui-même ses personnages dans un discours préconçu. Il ne leur laisse pas la possibilité de vivre autre chose, de s'émanciper de ces conditions socio-économiques dans lesquelles il les a placés. On pourra toujours rétorquer qu'il a raison, que la logique de notre société ne permet pas cette libération. On est aussi en droit de penser que la réalité est plus complexe que cela.

La raison du plus faible
Un film de Lucas Belvaux
Avec : Lucas Belvaux, Natacha Régnier, Claude Sernal, Eric Caravacas, Patrick Descamps, Elie Belavaux, Gilbert Melki.
France/Belgique, 2006 - 116 mn
Sortie en salles : 19 juillet 2006
[Illustrations : © Diaphana Films]