Le musée d'Orsay accueille depuis quelques jours une rétrospective consacrée à un étonnant artiste danois, Jens Ferdinand Willumsen (1863-1958). Les quelques quatre-vingt dix œuvres présentées permettent d'appréhender sa créativité foisonnante et pleine d'énergie, qui put s'exprimer dans des médiums divers : peinture, céramique, estampe et photographie.

Dès son arrivée à Paris en 1888, Willumsen se plonge dans la réalité de cette fin de siècle en exécutant des toiles naturalistes proches de l'art de Raffaëlli, puis se dégage du réel pour se rapprocher des artistes dont les formes d'expression sont les plus novatrices. Séjournant de nouveau à Paris en 1890-1894, il subit l'influence des peintres symbolistes et nabis, notamment de Vallotton, et peint des œuvres très vivantes et dynamiques. La toile Deux Bretonnes marchant (1890, ill. 1), exécutée à Pont-Aven, dénote l'ascendant de Gauguin et des peintres synthétistes installés dans le petit village de Bretagne.

Peu à peu, Willumsen affirme sa personnalité artistique : la cadre de la toile Les Châtaigniers (1891) est spécialement sculpté, selon l'artiste, « de façon à faire suite à la forme ornementale ». Ainsi sont allégrement mêlés dans une grande liberté peinture et sculpture, comme dans Jotunheim (1893, ill. 2), chef-d'œuvre symboliste « cubisant ». Les toiles de Willumsen présentées à Orsay sont d'une impressionnante intensité et montrent un grand talent de coloriste. Elles abordent souvent le thème symboliste de la nature comme force créatrice. Parfois cruelle, la nature domine l'homme, comme dans Après la Tempête n°2 - Crainte de la nature (1916, ill. 3), œuvre lyrique et mystique ; ailleurs, elle porte à la transcendance, ainsi dans Soleil sur les montagnes du Sud (1902, ill. 4), ou établit une harmonie absolue avec l'homme (L'Alpiniste, 1904). L'évolution vers l'expressionnisme, au contact notamment des artistes allemands du Brücke et du Blaue Reiter, apparaît dans une série d'estampes réalisées pendant la Première Guerre, dont elles dénoncent avec force les atrocités. La découverte de l'œuvre du Greco dans les années 1910 accentue dans la peinture de Willumsen les effets de lumière irradiante et distord les contours pour une expressivité de plus en plus dramatique, que l'on retrouve dans La Soupe du soir (1918, ill. 5).

Peintre, sculpteur, Willumsen se fait aussi architecte en dessinant en 1895 le plan d'un bâtiment destiné à abriter une association d'artistes en rupture avec l'Académie danoise, Den Frie Udstilling (L'Exposition Libre). Autre facette de l'artiste : la réalisation de céramiques. L'hallucinant Vase familial (1891, ill. 6) est une faïence polychrome composée des visages émaillés de Willumsen et de son épouse, figures hiératiques entourant leur nouveau-né en position fœtale, au visage apeuré, et illustre l'obsession de l'artiste pour les thèmes de la transmission de la vie, et du génie à la fois créateur et géniteur. Le Grand Relief, conservé au musée Willumsen de Frederikssun au Danemark, est l'achèvement de cette puissance créatrice de l'artiste : le relief immense, réalisé en matériaux divers, est une somme sur les grands principes de l'existence humaine, et occupe Willumsen par intermittence de 1893 à 1928. Est présentée ici une étude pour l'œuvre, un autoportrait en grès émaillé intitulé Réflexion, où se lit tout l'orgueil de l'artiste démiurge.

Dernier talent de l'artiste, la photographie. Illustrateur, comme Bonnard ou Denis à la même époque, des joies de la vie de famille, Willumsen réalise de saisissants portraits de ses proches et de lui-même, dont un étonnant autoportrait nu où l'on perçoit son sens de la liberté tant artistique que morale. La photographie est également pour lui une technique préparatoire : la superbe série de clichés de jeune baigneurs réalisés sur la plage d'Amalfi en 1902 lui permettent d'élaborer la toile monumentale Enfants se baignant sur la plage (1909, ill. 7), dont est présentée ici une œuvre préparatoire aux dimensions comparables. Là s'exprime une solaire joie de vivre, à travers l'un des thèmes privilégiés de l'artiste, la communion harmonieuse et dynamique entre l'homme et la nature.

L'exposition s'achève par une toile mystérieuse, L'Enigme céleste (1938), testament indéchiffré de l'artiste, dont l'œuvre hallucinante est sans nul doute à découvrir.

Jens Ferdinand Willumsen
Exposition au Musée d'Orsay, Paris
Du 27 juin au 17 septembre 2006

Magali Lesauvage
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Site internet du musée d'Orsay



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