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La Fleur du mal

Critique

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Des effluves pas très enivrants

Le dernier cru chabrolien ressemble à un Cluedo dont on connaîtrait déjà la résolution avant même d'avoir commencer la partie. Malgré des références à l'actualité, il sent la poussière. Ce n'est pas celle qui recouvre les placards aux cadavres et nous incommode quand on souffle dessus, mais seulement celle qui désigne l'enlisement d'un cinéaste parfois laborieux.

Les films de Claude Chabrol ne sont pas tous de la même qualité. C'est un fait. Certains vieillissent bien, prenant le temps de révéler toutes leurs saveurs, alors que d'autres se consomment jeunes, dans l'euphorie d'une attente enfin comblée. Ces deux catégories, chacun les remplira en fonction de ses goûts et humeurs du moment. Nous avancerons juste que la première accueille des oeuvres plutôt nerveuses et pleines de corps, la seconde celles manquant de souplesse parce que trop « vertes ». Pour autant, il est difficile d'édicter une règle. Ainsi, à la sortie de Merci pour le chocolat, certains d'entre nous avaient pensé qu'il serait un grand cru, un de ceux que l'on conserve pour une dégustation future. L'erreur fut douloureuse. La plupart reconnaissent maintenant le caractère frelaté du produit. La même fausseté dans le jugement se répètera-t-elle avec La Fleur du mal ? Nous ne le pensons pas. Un peu maigre malgré sa prétention à l'épaisseur, le film nous contente par sa légèreté. On s'en accommode, sans rien attendre de plus.

Depuis que la psychanalyste Caroline Eliacheff collabore aux scénarios de Claude Chabrol, c'est-à-dire sauf erreur depuis La Cérémonie, celui-ci affirme une attirance de plus en plus marquée pour le rien narratif. Le récit s'approche du vide, au risque d'y tomber. De prime abord, il ne se passe rien, ou presque. Seul un point d'acmé vient troubler le calme apparent de la surface pour de nouveau laisser la place à une fausse quiétude. A ce titre, les ultimes minutes des films, sur lesquelles se déroulent les génériques, sont très explicites. Que ce soit Sandrine Bonnaire errant dans la nuit, Isabelle Huppert tissant sa toile aux crochets ou, dans La fleur du mal, la caméra recadrant lentement l'escalier menant à l'étage fatal, la sensation de sourdine est la même. Les images ne sont que la partie émergée de l'iceberg. L'important est laissé hors champ. Ce que les images ne montrent pas, les mots, les dialogues le disent. Grâce à eux, elles se remplissent, ou du moins devraient se remplir.

Ces mots donnent du volume à des gestes que la mise en scène, obsédée par la comédie des apparences, refuse de leur accorder. Mais ils ne sont pas redondants par rapport à ce qui est vu. Ils ne soulignent pas une chose qui serait déjà là, offerte. Non, ils participent totalement du mouvement intérieur de l'objet. Dans ce dernier film qui se voudrait un jeu autour de la culpabilité et de sa reconduction à travers les âges, le verbe ressasse le thème du temps. Ainsi, Suzanne Flon déclare, d'un ton grave, que « le temps n'existe pas, c'est un présent perpétuel». A nous de comprendre, sans une place pour le doute, cet énoncé donné comme la clef du film. Il y a donc articulation entre ce qui ne se dévoile pas et ce qui est dit. Le problème de ce système, car il faut bien appeler un chat un chat, est qu'il peut se retourner contre l'oeuvre. Au mieux, les mots devraient l'innerver et lui permettre de s'ouvrir, de s'étendre. Au pire, comme ici, ils sont tels les fils du marionnettiste. Tout en conférant du mouvement aux protagonistes, en leur donnant vie, ils les transforment en pantins.

Le jeu des acteurs est symptômatique de cette réification. Il paraît forcé, oscillant entre naturalisme et stylisation. On assiste plus, dans cette intrigue qui porte mal son nom, à un déplacement de pions qu'à une vraie étude de caractères. Le point de départ en est un meurtre commis après guerre par une femme qui fut à l'époque acquittée. Cinq décennies plus tard, elle est la doyenne d'une famille fort étrange. Chaque génération s'est ingéniée à répéter les gestes de la précédente, les unions frôlant les spectres de la consanguinité et de l'inceste. Mais tout cela se déroule sous le soleil du Bordelais. L'insouciance est de rigueur. La grande maison familiale, avec son hall, sa salle à manger et son jardin d'hiver, ressemble ainsi au plateau du Cluedo. Un second meurtre se produira, bien entendu identique au premier, type « mademoiselle Rose dans le bureau avec le chandelier ». Entre ces deux crimes, qui alternativement ouvrent et ferment le film, Chabrol essaie de nous interesser à la campagne électorale de Nathalie Baye, aux escapades extraconjugales de Bernard Le Coq et aux amourettes de Benoît Magimel avec sa soeur par alliance. L'humour des dialogues est heureusement présent, assez du moins pour éviter que nous nous ennuyons. Car ce qui se voudrait bouillonnant n'offre que quelques vagues clapotis bien rares.

Par une caméra escaladant des marches vides et se terminant à l'étage sur le corps d'un homme mort, Claude Chabrol nous remet en mémoire La Maison des étrangers avec son mouvement similaire le long d'un escalier, que Jean-Luc Godard qualifia en 1950 d' « un des plus beaux retours en arrière de l'histoire du cinéma». Mais là où Joseph L. Mankiewicz sut produire un vrai trouble par une alternance entre passé et présent, l'ancien de la nouvelle vague échoue à nous enivrer. Lui manque la finesse. Malgré les références à l'actualité, comme la libération de Papon et les élections présidentielles de 2002, tout cela sent la poussière. Ce devrait être celle qui recouvre les placards aux cadavres et nous incommode quand on souffle dessus. Ce n'est que le signe de l'enlisement d'un cinéaste parfois laborieux.

La Fleur du mal
Réal.: Claude Chabrol
Avec Nathalie Baye, Benoît Magimel, Bernard Le Coq, Suzanne Flon, Mélanie Doutey, Thomas Chabrol ;
France, 2003, 1h44
Sortie le 19 février 2003.

Manuel Merlet