Dossier Archiculture (2)
L'histoire du théâtre de la Gaîté Lyrique (Paris 3e) ressemble à la saga d'un lieu maudit. Véritable gouffre financier depuis des décennies, cet ancien haut lieu de l'opérette n'a jamais retrouvé une identité. L'actuelle municipalité travaille pourtant depuis quelques années à ressusciter le théâtre en temple des « arts numériques et musiques actuelles », un des trois grands projets culturels de Bertrand Delanoë.
C'est, à la fin des années 1980, la courte aventure « Planète Magique ». Jean Chalopin, alors à la tête d'une des plus grosses sociétés de production de dessins animés au monde (créateur, entre autres, de l'Inspecteur Gadget), propose à la Ville, propriétaire du bâtiment, d'en faire un parc d'attractions couvert. Des sommes faramineuses sont engagées - 280 millions de francs -, mais l'aventure tourne au fiasco. Ouvert en 1989, juste avant les fêtes de fin d'année, le parc ferme début janvier 1990 pour des raisons financières et de sécurité.
Après plus de dix ans de silence et des sommes considérables englouties - la Ville s'était portée garante et a perdu quelques 180 millions de francs dans l'affaire- , le théâtre revient lentement à la vie.
En 2003-2004, la municipalité confie à Pierre Bongiovanni - fondateur du Centre International de Création Vidéo (CICV) à Belfort et reconnu comme un expert en art multimédia - une mission d'animation temporaire, afin de tester le projet Delanoë de faire de la Gaîté un centre des « arts numériques et musiques actuelles ». Au milieu des vestiges des décors imaginés par Chalopin, les manifestations connaissent un certain succès. Mais pour l'équipe qui a travaillé sur ce chantier, les souvenirs sont mitigés. La préfecture, sans cesse contredite par la mairie, persiste à considérer que les lieux ne sont pas aux normes, malgré des travaux effectués selon ses instructions. Fonctionnement entravé, budget gaspillé, ambitions de programmation revues à la baisse... « Un cauchemar », dixit une responsable du projet.
Un essai pas vraiment convaincant donc, mais la Ville n'a pas dit son dernier mot. A en croire la Direction des affaires culturelles (DAC) aujourd'hui, le dossier avance et même se précise... Mais cet avis n'est pas partagé par l'architecte en charge du chantier, qui ne souhaite pas en dire plus.
Il s'agit en fait de réinventer un lieu dont certaines parties sont intouchables car classées. Et de coller à la définition aussi floue qu'ambitieuse qui a été élaborée. Une salle de spectacle, un « théâtre des médias », une salle de conférence et de projection, une galerie d'expo, une médiathèque-librairie, enfin un studio de répétition et d'enregistrement devront être aménagés, en articulant espaces de présentation et de création.
50 millions d'euros plus tard, la Gaîté ressuscitée devrait, c'est l'ambition affichée, devenir un lieu de référence et placer Paris dans la cour des grands de la culture numérique. La référence étant, entre autres, l'Ars Electronica Center de Linz en Autriche - dont le budget de fonctionnement (plus de 6 millions d'euros par an) pourrait être comparable, selon la DAC, à celui alloué à la Gaîté.
Quand au contenu culturel, suspens.
Il reste trois équipes de programmation en lice - l'équipe de la préfiguration a été écartée -, et la gagnante sera sélectionnée courant 2006. Toute cette procédure se fait en secret : on ne connaît pas leur identité ni la nature des projets. Pourquoi tant de mystère ? C'est apparemment la règle pour les délégations de service public, qui est la formule choisie pour la Gaîté : la Ville reste propriétaire des lieux, mais en délègue l'exploitation pour une durée déterminée.
La Gaîté ainsi réinventée devrait ouvrir courant 2008. Ce qui ne fait jamais que deux ans de retard sur l'agenda annoncé en 2003 par Bertrand Delanoë. Selon la DAC, ce retard était prévisible et est dû à la multiplication des travaux d'études, aux difficultés d'adapter le lieu, de limiter les nuisances pour le quartier...
Après les multiples ratages dont le vieux théâtre a fait les frais, on comprend aisément l'enjeu d'un tel projet, destiné à rayonner aux niveaux national et international. Peut-être pas de quoi faire oublier les JO, mais quand même... Dans une ville qui se « bobo-ise », Bertrand Delanoë doit avoir à cœur de le voir aboutir avant de remettre son mandat en jeu.
Illus.1 : une affiche datant du début du XXe siècle
Illus.2 : le "Foyer de l'Impératrice Eugénie"
Illus.3 : vue de la façade du théâtre de la Gaîté Lyrique