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Matmos en interview


Une rose pour deux


Aussi à l'aise avec leurs machines qu'en interview, Drew Daniel et MC Schmidt, les deux membres de Matmos, se sont exprimés sur l'élaboration de leur dernier album, leur rapport à la muséographie ou encore la rencontre avec le Kronos Quartet. Intarissables et adorables, ils ont mené un ping pong vocal pendant près de 40 minutes.

- Retrouvez Matmos sur Playlist, le blog musique de Flu.

Fluctuat : Pour votre dernier album, The Rose Has Teeth in The mouth of a Beast, vous avez créé une galerie de portraits sur dix personnalités de l'underground gay. Est-ce un projet de longue haleine ?

Martin C Schmidt : Oui, en fait ça a commencé en 2003. On nous a proposé une résidence dans un musée d'art contemporain de San Francisco. Plutôt que de faire comme la plupart des musiciens qui viennent, jouent et repartent, nous souhaitions devenir de véritables résidents. Nous avons déménagé tous notre salon - qui est aussi notre studio d'enregistrement - dans le musée et nous avons vécu là-bas pendant un mois ! Au début nous pensions improviser de la musique pendant 8 heures. Ca aurait sans doute été... très difficile. Heureusement, Drew a eu cette idée. Drew...
Drew Daniel : OK. Voilà le principe. Chaque matin, nous interviewions la première personne qui pénétrait dans la pièce où nous nous trouvions. Nous notions quantité de détails sur sa vie, son entière biographie. Le matin nous avions trois heures pour trouver des idées, composer à partir de l'entretien réalisé. Et l'après midi nous jouions pendant trois autres heures le résultat. De là est venue l'idée de faire une série de portraits, soit à propos de la vie en général de ces personnalités, soit en se concentrant sur certains détails très caractériques.

Nous n'avons pas le temps de détailler chaque portrait, mais peut-être pourriez-vous parler de l'élaboration de la pièce dédicacée à Burroughs, que vous avez joué tout à l'heure ?

MSC : Pour Burroughs, nous voulions partir de ses écrits, et d'un en particulier : Kim. Parce que c'est un personnage complexe qui explique aussi la personnalité de Burroughs. L'histoire est incroyable : ça se passe au Far West, mais en même temps il y a des extra-terrestres...
DD : C'est un mélange de plusieurs styles : science fiction, polar, western, autobiographie. Pour « Rag For William S. Burroughs » nous avons utilisé le grand piano que nous avions acheté lors des sessions de A Civil War (ndlr : leur précédent album). Pour évoquer le lieu de naissance de Burroughs, St Louis, Martin a joué ce ragtime. Et il y a aussi des sons de caisses enregistreuses, parce que la famille de Burroughs en vendait.

Il y a aussi les percussions marocaines...

DD : Oui ! Ca vient du fait que Burroughs a vécu à Tanger pendant quelque temps.

Finalement, vous vous référez pas mal à sa biographie !

DD : Effectivement, il y l'idée de départ, et après... le processus suit son cours.
MSC : Mais pour en revenir à Kim, nous avons souhaité mettre un coup de feu dans le morceau, en rapport avec cette histoire se déroulant dans le Far West. Et tout le monde a interprété cela comme une évocation directe de la mort de la femme de Burroughs, qu'il a tué accidentellement en voulant imiter Guillaume Tell. Notre intention n'était pas du tout celle-ci, mais après tout, c'est une réaction tout à fait compréhensible. Et nous ne pouvons pas empêcher les gens de réinterpréter notre travail.

Le Kronos Quartet apparaît sur « Solo Button For Joe Meek ».

DD : David Harrington (le premier violon) est passé chez nous et a entendu le morceau pour Joe Meek, un producteur de musique génial. Et il a dit : « nous allons jouer sur cette pièce ! ». Ce n'est vraiment pas nous qui avions en tête de les inviter sur l'album.
MSC : Nous avons rencontré le Kronos Quartet il y a environ 5 ans. Nous devions écrire quelque chose pour eux. Et lorsque nous leur avions demandé d'improviser, ils avaient protesté : « nous ne faisons pas d'improvisation ! ». Aussi ça avait jaser, lors d'interviews que nous donnions à l'époque, que le Kronos n'improvisait pas. Nous avons décidé de fragmenter une pièce de Terry Riley et le tout a été envoyé à un copiste chargé de réécrire notre collage sous forme de partition. Au moment de l'enregistrement en studio, Harrington s'est écrié : « Mais ce n'est pas une citation de (ndr : mes excuses, j'ai oublié le nom) de Terry Riley ? ». Nous avons expliqué notre démarche, et, d'un geste théâtral, il a jeté la partition et dit : « Alors nous l'improviserons ! ».

Depuis maintenant quelques années, vous travaillez beaucoup avec des instruments acoustiques, classiques. Est-ce dû au split avec Rachel's en 1999 ?

DD : C'est surtout notre collaboration avec Björk qui nous a influencé.
MSC : Et puis nous avons dans notre entourage des tas de gens qui ont joué d'un instrument et dont le talent reste inexploité. La plupart du temps, ils ont souffert avec leur instrument classique, car l'étude était imposée, non souhaitée. Et lorsqu'ils ont échappé au contrôle parental, « pfuit », ils ont cessé leur torture musicale. Aussi, au détour d'une conversation : « Quoi ? Tu as joué du basson ? Pendant douze ans ? Et tu n'en fais plus ? Euh... tu as encore l'instrument ? ». C'est fou le nombre de gens qui ont été frustrés dans leur enfance. Aujourd'hui, nous les invitons à jouer dans nos albums pour qu'ils y retrouvent un certain plaisir.

Vous avez des projets ?

DD : Oui, nous travaillons sur pas mal de nouvelles choses. Sur l'album, nous n'avons pas eu le temps de finir certains portraits. En particulier le mathématicien Alan Turing, qui était cryptographe, philosophe, et travaillait sur les premiers ordinateurs. C'était un britannique, héros de la guerre pour avoir percé « Enigma », le code des Nazis. Il avait aussi inventé la « Turing Machine », première manifestation d'Intelligence Artificielle. Mais comme il était homosexuel, il a été arrêté et condamné à la castration chimique. Il s'est suicidé. C'est le portrait tragique d'un héros moderne.
MCS : C'était un héros reconnu, et poutant, quand ils ont découvert qu'il était gay - c'était au début des années 50 - ils ont décidés qu'il devait prendre de l'œstrogène. Ils se sont dit que peut être... mais merde, on ne peut pas guérir l'homosexualité avec des drogues !
DD : Des seins lui avaient poussé !
MSC : Le pire, c'est que c'était une décision de justice, il devait prendre ces trucs. Ca l'a rendu dingue, il s'est tué.
DD : Nous cherchons des sons pour lui. Nous avons récupérer une véritable « Enigma Machine », une machine d'encryptage militaire des années 40 ; nous avons enregistré les sons qu'elle produit. Par ailleurs un ami programmeur a simulé le processus d'encryptage en code JAVA. Martin joue des mélodies dont chaque note devient une lettre, et la lettre est encryptée en une autre lettre qui elle-même devient une nouvelle note. Ainsi nous jouons des mélodies qui sont encryptées. Ca donne une sorte de musique sérielle (ndr : Martin entonne une mélodie complètement tarée). Bref, nous allons réaliser un EP sur Alan Turing, la personne qui n'apparaît pas sur l'album.

Dans votre recours aux samples de la vie quotidienne, d'objets usuels, votre travail me fait penser à Matthew Herbert. Vous le connaissez ?

DD : Herbert a publié Soft Pink Truth (ndr : l'effort solo de Drew Daniel) sur son label, Accidental.
MSC : Nous faisons ce que nous faisons en partie à cause de Matthew Herbert. Quand nous avons découvert le premier Doctor Rockit (un pseudonyme de Herbert) nous avons trouvé ça cool de prendre des vrais sons pour faire un beat album.
DD : Mais nous sommes aussi influencés par les compositeurs français comme Pierre Henry, l'un des pères de la musique concrète, etc.

Ce qui frappe dans votre approche, c'est que vous faites de ces sons concrets quelque chose... de très musical, pas tant intellectuel. Peut-être que vos morceaux se détachent du concept d'origine.

DD : Ca dépend des morceaux. Pour certains nous essayons d'être stricts, et à la fin, ça doit nous plaire à tous les deux. Nous faisons de la musique, pas une conversation à propos des concepts que nous mettons en œuvre. Donc, des chansons étroitement liées au concept mais musicalement ennuyeuses sont mises à la corbeille. A la différence d'Herbert qui a une idée précise de ce qu'il refuse de faire (ndr : il a édicté un ensemble de règles ici), nous nous concentrons sur ce que nous voulons faire. Et essayons de transmettre cela. Tu vois le groupe de rock Queen ? Avec leurs notes musicales qui disaient : « aucun synthétiseur sur cet album » ?

Oui, jusqu'à The Game !

DD : Voilà, ils sont allés vers d'autres horizons. Si tu clames : « jamais je ne ferai telle ou telle chose », tôt ou tard, tu seras obligé de revenir sur tes principes.
MCS : Sur la face arrière de notre prochain disque, nous écrirons (si nous ne changeons pas d'avis entre-temps) « Pas de microphones ».
DD : Yeah. On va tout faire au synthétiseur !

Propos recueillis par François Clos

The Rose has Teeth in the mouth of a Beast
Matmos

Matador / Beggars
Sortie en mai 2006

François Clos.

Sur Flu : - Pour les mélomanes : un morceau du live enregistré ce week end lors du festival Villette Sonique, sur Playlist. - Influences positives : la chronique de l'album Scale de Matthew Herbert

Sur le Web : - La page de Brainwashed consacrée à Matmos. - Pour les collectionneurs : la galerie des portrait de The Rose Has Teeth... en image et en texte. - Pour les fanatiques (et ceux qui veulent savoir pourquoi Matmos détestent les arbres, mais aiment les utérus de vache) : l'histoire complète de l'entretien sur cette page perso. - la fiche bio de Matmos sur Ados.fr

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