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K Dick et son temps
Né dix ans plus tôt, Philip K Dick aurait fait figure de marginal et aurait fini ses jours au sein d'un établissement spécialisé dans le traitement des malades mentaux. Dix ans plus tard, au contraire, il aurait été taxé de ringards par les tenants de la postmodernité émergente. Parce que, oui, Philip K Dick était un écrivain moderne. Le plus moderne des auteurs de science-fiction.
C'est quoi, un grand écrivain contemporain ? Des générations d'universitaires spécialisés dans la littérature se sont posés la question. Sans succès. Disons alors qu'un grand écrivain est un contemporain lorsque son travail provoque des ondes de choc que les autres écrivains, que les penseurs, que les artistes de son temps, ne peuvent pas négliger.
Si Philip K. Dick peut être décrit comme un contemporain, c'est précisément pour cela : parce qu'au début des années 1960 son œuvre s'est imposée en-dehors de l'univers restreint de la science-fiction et a obligé ses lecteurs à la prendre en considération comme quelque chose qui leur révélait une vérité à leur propre sujet. Mais quelle était cette vérité ? C'était celle du modernisme. Pour les lecteurs de Philip K. Dick, c'était évident : il était des leurs, il était un moderne. Il faisait partie de ceux pour qui la notion d'avant-garde avait encore un sens. Mais il faisait plus que cela. Il affinait aussi la signification de cette appartenance à une avant-garde. Il l'affinait sur au moins trois points : celui de la conscience, celui du temps, et celui de l'écriture.
Pour les lecteurs de Philip K. Dick, ses livres proposaient une expérience de la conscience, du temps et de l'écriture qui poussait plus loin ce que les avant-gardes modernes avaient tenté avant lui.
Expérimentation / Décontruction
L'œuvre de Philip K. Dick peut en effet être décrite comme une expérimentation toujours plus poussée dans la direction d'une déstabilisation de la conscience (drogue et schizophrénie), du temps (glissements et fractures), et de l'écriture (déconstruction et abstraction). Mais cette triple expérimentation, d'autres la menaient parallèlement. Aux Etats-Unis, c'étaient les auteurs de la Beat Generation (William Burroughs, Jack Kerouac, Allen Ginsberg) ou les francs-tireurs comme Charles Bukowski.
En France, c'étaient les héritiers de Henri Michaux ou Antonin Artaud. Pour eux aussi, le destin de la littérature devait être défini dans les termes modernes d'une avant-garde qui détruise ce que les générations précédentes avaient tenu pour acquis et qui fasse de la littérature un lieu d'expérimentations nouvelles. Ces expérimentations, pour Philip K. Dick comme pour eux, ne devaient toutefois pas se limiter à la littérature. Le type d'expérimentations que proposait la littérature devait au contraire témoigner de la possibilité que des expérimentations similaires puissent être menées dans la vie. Aux Etats-Unis, elles visaient d'une manière explicite le modèle bourgeois, blanc et capitaliste de l'ère Eisenhower. Elles avaient d'emblée une visée qui se prétendait politique.
Devenir minoritaire
Le fait que l'œuvre de Philip K. Dick provienne d'un genre littéraire dévalué, comme l'était la science-fiction, parce qu'il ne répondait pas au canon littéraire néo-classique alors en vigueur, a contribué à en faire une métaphore du type de marginalité que les avant-gardes modernes américaines recherchaient afin de développer leur critique du modèle Eisenhower.
Les livres de Philip K. Dick ne faisaient pas que proposer une triple expérimentation littéraire : c'étaient aussi des livres qui la proposaient depuis une position minoritaire. Gilles Deleuze, un des héritiers français de Michaux ou Artaud, fut un des premiers à le souligner : il y a un devenir minoritaire de la littérature qui est la seule façon pour elle de se livrer à une création qui soit aussi une résistance.
Pour les lecteurs de Philip K. Dick, des livres comme Le maître du Haut-Château (1962) ou Glissements de temps sur Mars (1963) contribuaient à l'invention d'un tel devenir minoritaire au même titre que les cut-ups auxquels se livrait alors William Burroughs. Comme eux, ces livres suggéraient que si nos perceptions pouvaient être élargies, que notre personnalité n'avait rien d'acquis, que le temps ne se déroulait pas forcément en ligne droite, c'était parce qu'un autre monde était possible, où tout serait différent : la littérature ne nous en donnait qu'un simple aperçu.
En attendant l'année dernière
Aujourd'hui, les avant-gardes ont vécu. Aux expérimentations du modernisme se sont substituées les opérations de restauration de la postmodernité. Mais Philip K. Dick n'a pas été oublié pour autant. Certains écrivains et certains penseurs, comme, en France, Maurice G. Dantec ou Richard Pinhas, continuent à croire que ce que ses livres suggéraient, peut encore servir à nuire au monde actuel. Cette nuisance, toutefois, n'a plus la générosité qui était celle de Philip K. Dick lui-même : la générosité qui est celle de toute création. Elle est au contraire devenue un grognement, une plainte, une dénonciation. Les derniers croyants de la modernité se sont mués en inquisiteurs fanatiques. Ils sont passés de la création à la guerre. Philip K. Dick, lui, est mort depuis quatorze ans. Tout cela ne l'intéresse plus.
Toutes les illustrations sont des détails des éditions poche des livres de Philip K Dick. Exception faite du portrait noir et blanc (DR).
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