Pour Volver, sa quatrième collaboration avec Pedro Almodovar, le compositeur Alberto Iglesias a réalisé une partition tout à fait remarquable à l'écran, mais qui perd en impact dans sa version discographique.

Sous-genre à la fois peu considéré par la critique musicale et économiquement porteur, la bande originale de film pose une difficulté méthodologique : comment estimer un travail détaché de sa finalité artistique ? Doit-on se référer à un matériau absent (images et sons du film) ou la considérer comme autonome et dédouanée de toute attache cinématographique tangible ?
Objet fétiche permettant un accès par procuration au film aimé, une BO vaut autant pour ses qualités musicales intrinsèques que pour son adéquation au projet filmique. Mais concilier les deux relève parfois de la quadrature du cercle.
Le travail de Alberto Iglesias sur Volver souffre de cette dichotomie : son adéquation réussie avec le récit d'Almodovar est contrebalancée par un disque qui peine à captiver totalement. Alors que le film mêle le comique au tragique, les climats oppressants aux instants de détente, ces multiples tonalités ne sont pas également reproduites dans l'ensemble des champs cinématographiques, et notamment en ce qui concerne la musique.

Globalement, le score balaie un large spectre de ressentis pessimistes, de la mélancolie jusqu'à l'horreur ("Paco Congelado") en passant par l'attente incertaine ("Dos En La Furgoneta"). Modes mineurs, sautes dodécaphoniques, thème de saxophone très film noir ("Se Aparece + Trabjo") prennent en charge la morbidité de Volver. Ces morceaux habillent fort à propos un scénario régulièrement glauque, des cadrages ménageant le suspense. Cependant la musique s'inscrit dans un rythme à l'échelle du film : on mesure ici la question que soulève un bout-à-bout des pistes éparpillées.
Par ailleurs, la mise en scène et les dialogues assurent la contrepartie comique, légère : le jeu de caché/montré avec le "fantôme" matriarcal, la préparation du repas pour l'équipe de tournage... Ces composantes, nécessairement absentes du disque, rendent ce dernier plus pesant.

Sur l'album, il y a certes eu la (bonne) idée de s'affranchir de la succession diégétique des morceaux, afin de recréer un espace musical propre. Pourtant les choix ayant présidé à cette recomposition nous semblent manquer de pertinance et créent un faux rythme. En effet, les trois premiers morceaux correspondent à des fragments du film extrêmement signifiants et tranchent avec le reste du score.
"Las Vecinas" est entendu lors des voyages en voiture entre la ville (le présent, la nouvelle génération, etc.) et le village natal (le passé, l'histoire de famille, la vieillesse). Le thème, haletant, confronte des nappes de violons langoureux avec la poursuite binaire des cordes plus graves. Le morceau respire, piano et guitare s'installent, avant qu'un shaker ne relance l'infernale ritournelle.
La chanson éponyme du film, interprétée en playback par Penelope Cruz, est la clef-de-voûte du scénario. Le titre flamenco de Estrella Morente marque la rencontre à sens unique entre une mère supposée morte et sa fille ignorant sa réapparition. L'intrusion de "Volver" dans leurs vies les renvoie à un passé meilleur... et à leurs frustrations actuelles.

Enfin, "Titulos" reprend la cavalcade de "Las Vecinas" en exacerbant la dimension dramatique. Dans cette pièce magnifique, l'orchestre entier est mis à contribution : d'abord l'introduction à la harpe et les staccati répétitifs des violoncelles ; puis une pèche de timbales annonce les interventions d'une clarinette tournoyante, les roulement de cors, le chant expressif de l'alto. Dernier morceau du film, il parle de la souffrance latente dans les vies des cinq principaux rôles féminins, souffrance qui ne demande qu'à se muer en énergie de la réconciliation.
Les titres suivants restent bien écrits et n'ont pas à rougir de la comparaison avec les maîtres de la bande sonore de "supense", de Herrmann à Badalamenti. La patte Iglesias s'affine sans se métamorphoser : guitare hispanisante, tension entretenue par les cordes, soli de bois au bord du déchirement ; on est proche des ambiances complexes de The Fox (Lalo Schiffrin). Néanmoins, un certain déséquilibre se fait sentir entre une ouverture spectaculaire et un corps moins flamboyant, plus difficile à apprécier lors des premières écoutes malgré un sursaut final (le sautillant "Comida Casera").

L'honnêteté ne paie pas : l'intégralité du score est fidèlement reproduite ici mais sa progression parfois redondante amoindrit son effet impressif. Pire, le "tube" dance-floor kitch de Saint Etienne en brise littéralement l'atmosphère. Loin d'être mauvais ou même moyen, le travail d'Alberto Iglesias n'est pas suffisamment mis en valeur dans sa longueur : comme quoi le montage est une question cruciale qui se pose aussi pour les bandes originales de film.

Volver (banda sonora original)
Alberto Iglesias (et al.)

EMI
Sortie le 12 mai 2006

François Clos



Sur Flu :
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