entretien avec Jean Robin
Depuis quelques mois, un trublion perturbe à l'occasion les apparitions de Thierry Ardisson dans les medias. Au grand journal de Denisot, chez Morandini sur Europe 1, Jean Robin -ce n'est pas un pseudo- traite Ardisson de menteur, de plagiaire ou des deux. A l'oral comme à l'écrit. Entretien.
En quoi ardisson incarne -t-il autant une certaine dérive voire une perversion du service public télévisuel?
Ardisson n'était pas présent lors de la crise économique qui a eu lieu à France Télévisions de 1994 à 1996,et qui a abouti à l'éviction de Jean-Pierre Elkabbach.
A cette crise économique, une véritable crise morale a selon moi éclaté à la télévision de service public française, et Ardisson en est effectivement le symbole.
Je cite dans le livres d'autres animateurs-producteurs, et Patrick de Carolis lui-même, qui ont commis des erreurs, des impostures, voire des escroqueries. Mais aucun n'arrive dans ce domaine à la cheville d'Ardisson, qui est vraiment le roi. A lui tout seul, il cumule à peu près toutes les tares de ses collègues, et en rajoute de son propre chef. S'il ne fallait donner qu'un seul exemple de ses errements moraux, je prendrais celui des plagiats.
Il se targue, à raison, d'être le premier prescripteur de livres en France, ce qui est corroboré par les enquêtes menées à ce sujet par les professionnels du secteur (notamment Livres Hebdo, mars 2005). Or, le remplaçant de Bernard Pivot à ce rôle est un plagiaire multi-récidiviste - Pondichéry bien sûr, mais aussi Louis XX comme je le démontre dans le livre -, doublé d'un menteur (il a minimisé l'ampleur de son plagiat de Pondichéry), triplé d'un manipulateur (il s'est servi de ce mensonge dans sa communication pour montrer qu'il avouait tout, même ses pires fautes).
J'aurais pu développer de la même manière l'épisode Salman Rushdie, les « Gloire à Satan ! », le tapis rouge pour Meyssan, l'obsession de juifs, etc. Avec Ardisson, il y a le choix dans l'embarras !
Vous lui prêtez un certain goût de la théorie du complot...reproche qu'on pourrait vous retourner : vous parlez beaucoup de "diabolisation" à votre égard.
Ne mélangeons pas tout : je ne suis pas animateur-producteur du service public, qui touche depuis des dizaines d'années l'argent public pour en plus bénéficier de l'influence de la télévision. Ardisson, si. Je cite à un moment Ardisson qui dit être « obsessionnel ». Dans le livre, j'analyse concrètement quelles sont ces obsessions, et après analyse de quelques 1667 invités sur 4 ans de Tout le monde en parle, force est de constater que les juifs et la théorie du complot font partie de ses obsessions.
Vous aussi, vous semblez focaliser sur les juifs, notamment à travers "l'affaire" Nicole Guedj que vous mentionnez sur votre blog. (la Secrétaire d'Etat aux victimes, était accusée de forcer ses collaborateurs à manger casher ce que son cabinet conteste vivement)
L'information est parue dans le Point et le journaliste qui a publié ces propos de la ministre Nicole Guedj m'a contacté pour me remercier d'avoir cité son article, puis il a personnellement appelé Daniel Schneidermann pour lui reprocher d'avoir qualifié de « bobards » les informations contenues dans cet article. Sur le fond, cette attitude d'une ministre de la République est vivement contestable, car elle est anti-patriotique au possible : on ne demande pas à ses compatriotes, fussent-ils de la même origine que vous, de partir définitivement du pays ! De même, on ne demande pas à tout son cabinet, alors que notre République est laïque, de manger casher, hallal ou je ne sais quoi encore. Cela n'a rien à voir avec les origines juives de Nicole Guedj, si elle avait été d'origine chinoise et qu'elle avait encouragé nos concitoyens d'origine chinoise à partir définitivement en Chine, je l'aurais critiquée de la même manière. Le plus étonnant, comme nous nous faisions la remarque avec le journaliste du Point, Christophe Deloire, c'est qu'aucun média n'ait repris ses informations, pourtant graves de la part d'une ministre de la République.
Lors d'un passage à l'émission de Morandini sur Europe 1, lors de laquelle vous êtes intervenu en tant qu'auditeur, Ardisson a refusé de vous répondre arguant du fait que vous étiez un ami de Dieudonné et donc antisémite.
Je n'ai jamais été proche de Dieudonné, même si je me sens proche de son combat pour la reconnaissance de la dignité des personnes de couleur dans notre pays, ainsi que de cette partie de l'histoire de France concernant les Noirs, et notamment ce terrible Code Noir qui fut si longtemps occulté. C'est d'ailleurs grâce à Dieudonné que j'ai appris qu'il avait existé un « Code Noir » esur n France.
Etant d'origine juive, je sais que la Shoah fut longtemps occultée après-guerre et par conséquent je suis en mesure de comprendre la douleur qu'une telle occultation du Code Noir peut représenter pour les Noirs de France.
Par contre je ne comprends pas d'autres idées de Dieudonné, notamment son obsession des Juifs (qu'il partage donc avec Ardisson), et son instrumentalisation de la mémoire de l'esclavage pour dénoncer l'instrumentalisation de la mémoire de la Shoah. Quand il parle de « négriers reconvertis dans la banque, le spectacle et le terrorisme », je dis que c'est de la pornographie mémorielle
Vous avez passé des mois à enquêter sur ce qui n'est finalement qu'un animateur télé? Est-ce à un moment devenu obsessionnel comme Pierre carles avec Daniel schneidermann?
Ardisson n'est pas qu'un « animateur télé ». Comme je l'ai déjà dit, il est le 1er prescripteur de livres en France, ce qui n'est pas rien quand on connaît l'importance de l'édition sur la formation des esprits.
Par ailleurs, il possède plusieurs sociétés de production, et co-produit notamment un autre grand talk-show du service public, « On a tout essayé » avec Laurent Ruquier et ses invités.
Par ailleurs, ce qui m'a intéressé ce n'est pas Ardisson en lui-même, dont je n'ai que faire, mais le "Système" dans lequel un tel individu avait pu s'épanouir en toute liberté, et en toute tranquillité. A travers lui et les autres que je mets en cause dans mon livre, c'est un système que je vise, et que je souhaite voir changer radicalement. La meilleure preuve de cela, c'est que Fogiel et Ardisson viennent d'annoncer leur départ de la télé publique, et pourtant rien ne changera vraiment. Ruquier va remplacer Ardisson, Bern va remplacer Fogiel, et tout recommencera comme avant. Ce n'est pas en changeant les têtes que l'on changera la bête, d'ailleurs Daniel Schneidermann parle à raison de « clônes » pour qualifier ceux qui arrivent sur le service public.
Si 200 pages sur 280 de mon livre sont consacrées à Thierry Ardisson, c'est qu'il incarne le plus toutes ces dérives morales. La logique du montage poussée à l'extrême comme l'a fait Ardisson pendant toutes ces années, c'est le comble du mépris pour les téléspectateurs. J'en donne de multiples exemples dans le livre, certains font carrément penser à la Pravda.
Propos recueillis par Daniel De Almeida
Ils ont tué la télé publique
Jean Robin
Editions du journalisme continu.
L'auteur sera à la librairie Techkné à Paris à partir de 17 h jeudi 16 juin.
Illustrations : 1. Thierry Ardisson.| 2. Jean Robin, par Emmanuel Bousquet. |3. Livre ils ont tué la télé publique (dr)
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