Loin de la puissance littéraire de Pastorale américaine ou de La Contrevie, Philip Roth n'en garde pas moins dans le Complot contre l'Amérique,un sens de l'histoire inouïe. Quand l'auteur déclare qu'il ne faut surtout pas lire son roman à l'aune de la société américaine actuelle, quand il nous demande expressément comme à un enfant par trop curieux de ne rien y lire d'autre qu'un procédé, il nous invite évidemment au contraire.
Une fois dépassée la déception d'une écriture factuelle très loin de son talent naturel, on réalise la volonté d'absorption et d'incubation politique de Philip Roth à l'égard de son sujet : Lindbergh président antisémite, et alors ? Ce héros au pouvoir pendant deux ans évite l'engagement armé de l'Amérique dans la coalition, il détoure tranquillement
l'atavisme antisémite alors prégnant dans la société américaine d'alors. Le tout sans haine affichée, pas de pogrom sanglant, pas de révolution, uniquement le spectacle d'un président américain atterrissant avec son avion, le Spirit of Saint Louis, dans toutes les contrées américaines avec comme unique message : Ne vous inquiétez pas.
La division et la réaction semblent plutôt être l'apanage de certains juifs, le père de Philip, juif modeste à la probité exemplaire, le célèbre et virulent chroniqueur Walter Winchell, a priori aveugle à l'absence de conséquence de cette révolution et héraut de la lutte anti-nazie.
La peur est le lien le plus primitif
Là, Philip Roth touche juste, entre l'anesthésie collective et l'hystérie de pythie de sa propre famille. Entre la chute des idéaux et l'élan plus ou moins inconscient d'une nation à la servitude crasse, il narre à travers les siens ses deux années vécues telle une hypertrophie du désarroi.
Le romancier en profite aussi pour revisiter de manière inédite son histoire familiale, éclairant sous un jour nouveau et bienveillant la transmission de ses parents. Nous avons le regard de Roth,alors enfant de sept ans, aux prises avec le lien le plus primitif qui puisse réunir les êtres : la peur et la survie face à une menace qui ne dit pas son nom.
Sous prétexte de lutte contre le communautarisme et d'intégration des juifs, s'installe une politique de déplacement des employés juifs intitulée des Gens parmi d'Autres, pour soi-disant mieux les intégrer dans la société (ah ! l'intégration...) Toujours rien d'offensant, d'autant plus que certains juifs en vue, comme le rabbin Bengelsdorf, s'acoquinent par goût du pouvoir au gouvernement en place. Créer la division ou l'indifférence est définitivement le meilleur moyen pour arriver à ses fins.
On saisit alors que cette écriture déceptive s'accole comme une seconde peau au fascisme le plus pernicieux, celui latent de la légitimité législative, de la succession des faits qui vont à l'encontre du phantasme d'un avènement ou d'un événement fasciste au parfum proto révolutionnaire.
Rien de tout ça n'arrive de cette manière dans le réel .
C'est pourquoi Philip Roth économise sa capacité de rage face à l'histoire américaine, s'attelant plutôt à comprendre la réception de chacun en tant que citoyen face à une menace morale et politique.
La mutation invisible des sociétés
D'ailleurs, l'auteur ajoute à la fin du livre un long et passionnant Post Scriptum des véritables faits historiques d'alors, et on réalise - non sans effroi - qu'excepté le postulat uchronique de Lindbergh élu à la place de Roosevelt, la plupart des faits que Roth narre dans son roman, sont véridiques : les amitiés avec Hitler de la famille Lindbergh et les nombreuses déclarations antisémites de celui-ci entre autre...
On comprend alors que le romancier y ajoute un socle autobiographique précis parce qu'il s'agit certainement pour lui de coller au plus prêt d'une vérité. C'est ainsi que ce Post Scriptum permet à rebours de saisir le geste politique de Philip Roth. Il sert de révélateur à cette mutation souvent invisible qui peut faire vaciller une nation vers une société de contrôle et sous égide totalitaire.
L'écart réside souvent dans la connaissance et Roth en profite tout au long pour rendre hommage à son père, ce citoyen juif, modeste dans sa vie et ses actions mais, qui ne cesse d'agir simplement par sa curiosité morale et l'intérêt qu'il porte à ce qui l'entoure.
Dans Portnoy et son Complexe, les Bund (associations américaines pronazie) étaient évoquées comme source de crainte et repli communautariste : la famille déménagera.
Roth rend compte dans Le Complot contre l'Amérique de cette peur historique des siens. Toutefois au lieu de la moquer ou de marquer son indifférence, il salue la vigilance citoyenne de son clan. L'histoire est souvent un retour de bâton.
Le Complot contre l'Amérique
Philip Roth
Gallimard, avril 2006
Illustrations : 1. Charles Lindbergh, plaque comémorative.|2. Le complot contre l'Amérique, Gallimard.
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