Les cinq courts-métrages documentaire réunis dans L'œil des zapatistes arrivent de loin, et emmènent également leurs spectateurs bien loin de leur environnement urbain. Réalisés par les Communications Populaires Autonomes Zapatistes, ces films transportent aux quatre coins du monde les gestes et paroles des rebelles, en les ancrant en un lieu vers lequel convergent les regards.

Sur le front de la lutte zapatiste, la caméra est une arme parce que les paysans rebelles s'en servent pour donner une image à leur action. Cette image n'est pas celle d'un visage, puisque tous les intervenants zapatistes apparaissent masqués. Du reste, le titre collectif sous lequel sont présentés les courts métrages l'indique déjà, il s'agit de voir leur « œil », non pas leur visage. Ainsi, il faut comprendre que le geste de l'enregistrement et de la réalisation des films est tourné vers l'extérieur, qu'il a une dimension pédagogique cherchant à faire connaître des actions, des revendications et des motivations. Mais les passe-montagnes et les foulards qui recouvrent les visages des rebelles nous interdisent d'entrer dans un rapport d'identification individuel avec leur lutte. Nous ne pouvons projeter nos sentiments et lier notre émotion à aucune figure héroïque qui aurait besoin pour cela d'être comprise comme unique. Femmes et hommes, masqués, apparaissent au travail et c'est au collectif occupé à l'élaboration de son autonomie que nous nous associons, non pas en tant qu'individus mais en tant que pensée, volonté ou désir. Connaissance plutôt que reconnaissance donc, tel est peut être la marque de l'engagement militant dans ces films qui nous parlent, en effet, d'un monde en train de se faire et qui n'est pas reconnaissable parce qu'il ne ressemble à rien de connu.

Terre et liberté
L'origine de la lutte est évoquée dans le premier documentaire, La Terre sacrée. Elle se situe cinq siècles en arrière, au moment de l'arrivée des Espagnols qui dépossédèrent les paysans indiens de leurs terres. Depuis, l'instauration des pouvoirs successifs a maintenu la domination des grands propriétaires sur les paysans, le plus souvent indigènes. Comme on le voit dans le second film présenté, La Lutte pour l'eau, qui décrit l'organisation déployée pour la protection et la distribution de l'eau potable sur le territoire occupé par les paysans rebelles, il n'y a de héros que quotidiens, multiples et anonymes, dans la lutte qui se déroule aujourd'hui à tous les niveaux d'existence des communautés du Chiapas. Néanmoins, la figure tutélaire d'Emiliano Zapata place le mouvement dans la descendance de la révolution mexicaine des années 1910. L'histoire de la prise de la terre par ceux qui la travaillent se poursuit donc, marquée d'événements nouveaux, comme la bataille de San Cristobal de Las Casas en 1994. Celle-ci est commémorée dans le troisième documentaire Viva la vida, qui dévoile une culture du collectif consciente de sa force symbolique face à un État libéral hostile.

Étendre la dissidence
C'est là le cœur du problème. Les rebelles refusent l'autorité de l'État mexicain sur le territoire qu'ils occupent et ils refusent également son aide. Soutenus par les populations pauvres du pays, ils ont une légalité indépendante et un gouvernement autonome. Avec le projet de l'Autre campagne dont on voit le début dans le dernier documentaire du programme, Un long Train qui s'appelle l'Autre Campagne, ils veulent promouvoir une organisation politique différente, inspirée de leur expérience et dirigée par l'idée que le gouvernement doit obéir au peuple, non l'inverse. Les rebelles zapatistes sont donc arrivés à une nouvelle phase de leur évolution. Ils cherchent désormais à promouvoir hors des limites de leur territoire le principe d'auto organisation des populations dissidentes face à l'ordre libéral mondial. Avec L'œil des zapatistes, ils étendent aux contrées les plus lointaines la possibilité, dont ils sont l'exemple, d'une autre réalité politique.

L'œil des zapatistes
Cinq films réalisés en vidéo par les communautés du Chiapas (1h45) :
La Terre sacrée, Mexique, 2000, 18 min 30 s.
La Lutte pour l'eau, Mexique, 2003, 14 min.
Viva la Vida, Mexique 2003, 10 min.
La Terre est à ceux qui la travaillent, Mexique, 2004, 15 min.
Un long Train qui s'appelle l'Autre Campagne, Mexique, 2006, 39 min.
Sortie en salles (France) : 31 mai 2006

Hélène Raymond



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Sur le web :
Le site de Co-errances, distributeur du programme, avec l'annonce de rencontres à l'occasion des projections.