Si on le dénude et qu'on le considère sans la belle jaquette-affiche généalogique qui l'enveloppe, le livre de Chris Ware se présente sous la forme d'un parallélépipède gris bleuté, au charme légèrement suranné. Cette édition finale permet au bédéphile français de rattraper son retard et d'avoir enfin accès à la série complète de Jimmy Corrigan. Commencée en 1993, l'histoire dessinée de Jimmy Corrigan, parue en feuilleton hebdomadaire dans le « New City » de Chicago, devait durer le temps d'un été. Chris Ware est le premier à s'étonner de la proportion prise par ce qu'il considérait au départ comme une courte improvisation semi-autobiographique, devenue 5 ans plus tard un « bourbier sans fin », édifice mental et affectif qu'il ne parvient pas à clore. Au final, ce volume qui reflète la réflexion d'un homme sur une blessure d'enfance, sur l'absence de son père, sera un ironique monument funéraire dédié à celui-ci : « Son format imprimé semble presque de volume égal à celui de la petite boite noire, ou urne, devant laquelle je me tins brièvement, sous une photo en couleur de l'homme que, selon son étiquette, elle contenait » (Chris Ware, mars 2000).« Mon père ce super-héros »
Le personnage de Jimmy Corrigan ressemble à un poupon vieilli trop tôt : l'œil rond, la cerne appuyée, la bouche désespérée, des joues que la tristesse empêche d'être bonhommes... Des traits distinctifs que l'on retrouve chez les autres personnages de cette saga tragique : le père joufflu et malgré tout sympathique avec son T-shirt de Super Papa, et sa manière d'écrire « Bonjour » avec du bacon grillé au petit-déjeuner ; James, l'enfant bâtard et mal-aimé qui a 9 ans lors de l'Exposition de 1893 ; enfant blessé que l'on retrouvera sous les traits centenaires du grand-père de Jimmy, le seul à lui donner un peu de cet amour dont lui-même a tant manqué. Enfin, le beau personnage de la sœur de Jimmy, noire, adoptée, mais qui a elle aussi ces yeux marqués, héritage d'une histoire qui est celle de l'Amérique, sang mêlé et droit de cuissage… Seul personnage féminin véritablement vivant (la mère de Jimmy est avant tout une voix au téléphone, et aucune des vignettes où elle apparaît ne dévoile son visage), Amy est généreuse, aimante, porteuse de l'espoir familial ; elle se fermera, elle aussi, pour renvoyer Jimmy à sa solitude.
Jimmy traverse cette galerie de personnages qu'il ne connaît pas, sans comprendre ce qui lui arrive : il a la poisse, Jimmy, et conjure cette malédiction en portant ses grosses mains maladroites à sa bouche muette. Avant de quitter Chicago, Jimmy sait qu'il a déjà « tué le père » : il assiste impuissant au suicide de Superman en personne, qui s'écrase lamentablement du haut d'un gratte-ciel. Et de fait, son père mourra le soir de Thanksgiving, quelques heures après leurs retrouvailles sans joie.
Chroniques picturales d'une Amérique dépressive
On croise donc Superman, mais aussi Mickey, clins d'œil obsédant ou furtif à une histoire picturale que Chris Ware s'amuse à détourner, depuis l993, dans les exemplaires de son Acme Novelty Library (15 vol. parus, éd. Fantagraphics). Monument en l'honneur de la BD universelle, Jimmy Corrigan multiplie les allusions visuelles. Chris Ware prend le parti d'une image ludique, et s'amuse à décliner son slogan (The smartest Kid on Earth) au gré des genres et de l'histoire des Etats-Unis : comics noir, affiche de foire, western, science-fiction, icône pop, ou art déco. L'Amérique de la fin du 19ème siècle, son racisme et son hypocrisie apparaissent lors de flash-back narratifs consacrés au grand-père James Corrigan, dont l'enfance malheureuse est directement transposable au personnage principal. Cette Amérique vient à la rencontre de ce qu'elle sera devenue un siècle plus tard, empire désincarné du burger et du ketchup. On pourrait énumérer les inventions graphiques, l'enchantement créé par les vignettes-tableaux, la précision et la beauté du lettrage manuel, l'irruption d'un « mode d'emploi » stylisé au premier tiers du volume… L'attention prêtée aux harmonies chromatiques est comiquement soulignée : après le passage de Jimmy à l'hôpital, son père critique la couleur des murs en disant au médecin : « C'est un petit poil trop vert, tout ça, trouvez pas ? », mettant ainsi fin à trente pages presque monochromes.
Le lecteur s'étourdit, erre dans l'inconscient sexuel et familial du personnage. Jimmy Corrigan est un chef-d'œuvre de finesse et de cruauté sur les relations humaines : le schéma du désamour filial s'y répète tragiquement. Et la frustration affective tous azimuts transforme les hommes en êtres inachevés, anéantis, des robots cassés qui avancent avec une béquille, comme dans les rêves de Jimmy.
Chris Ware, Jimmy Corrigan, the smartest kid on earth (traduit de l'américain par Anne Capuron), Delcourt, coll. "Contrebande", 2002, 380 pages, 45 euros.
NB : Jimmy Corrigan, the smartest kid on earth a reçu le Prix Alph Art du meilleur album - Angoulême 2003.
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