Dix ans ont passés depuis Tilt, et Scott Walker nous revient avec un disque aussi dense que déstabilisant. Comment appréhender The Drift ? Avant de juger l'album, tentons de mieux le comprendre.
De The Drift, je n'ai apprivoisé pour le moment que quelques séquences qui me permettent tout au plus de dire (mais ce n'est pas dire grand-chose) qu'il s'agit d'un album singulier et que Walker n'avait encore jamais fait. Le propos est noir et sombre, mais pas d'une noirceur mélancolique ou poétique. The Drift est noir de rationalité, d'une conception de la nature humaine et de la realpolitique qui ne laisse pas tellement de place à l'espérance. Du coup, le lyrisme qui élevait encore Tilt, l'emphase qui avait caractérisé les travaux solos de Scott Walker depuis Scott 1, ont été chassés de sa musique. Le Roi est nu. Sa voix est âpre, écrasée par une production qui agit comme une presse et la débarrasse de ses modulations. La voix n'a plus rien de souverain et fait parfois mal à entendre. Les silences se sont multipliés, ainsi que les occasions dissonantes, les crépitements, les radiations, les variations d'intensité sonore, les cordes cassées. The Drift est à la première écoute plus difficile d'accès encore que Tilt. Pourtant, dès l'ouverture "Cossacks Are", The Drift nous fait entrer d'un pas plutôt hardi dans ses ténèbres. La charge des cosaques évoque ces scènes du 13e Guerrier (le film) où des soldats chargeaient des démons dans la brume. On y sent la même inquiétude, la même force tranquille devant la mort et ce qu'elle représente. Pour "Clara", le morceau suivant, Walker tire la carcasse de Mussolini et de sa maîtresse Claretta Petacci sur plus de dix minutes. On raconte qu'il a lui-même donné des claques à un gigot pour que l'on entende le bruit de la charogne traînée sur le sol en place publique. "Clara" est un morceau terrifiant, comme l'est "Jesse", ce tableau sordide et mystique d'un Elvis à l'article de la mort, s'adressant à son jumeau mort-né. The Drift repose sur un casting de fantômes humains et historiques. On croise le désastre Yougoslave, la Côte d'Ivoire, Abou Ghraib, le 11 septembre, cette terre d'horreurs et de barbarie qui est la nôtre... mais aussi des moments musicaux, qui viennent s'emparer du micro : un moineau féminin qui vient gazouiller sur "Clara", une sax qui déchire "Psoriatic", un âne plus loin et un crooner rigolo disparu depuis les années 60 appelé Scott Walker qui chante à la cool sur le final "A Lover Loves". The Drift est un album de textes chantés qui tient plus de ce qu'on appelle la musique contemporaine que du rock. Sur "Cossacks Are", Walker chante "A nocturne filled with glorious ideas", ce qui donne finalement une assez bonne définition de l'album.
Dans quelques mois, je soutiendrai la thèse selon laquelle The Drift est un anti-Pet Sounds autour d'une série d'oppositions qui me paraissent évidentes aujourd'hui, mais qui sont un peu théoriques pour être honnêtes : Pet Sounds est l'album de l'adolescence, de la lumière, un album de voix changées en instruments de musique, c'est un album universel qui ne parle pas de son temps. The Drift est l'album de l'âge mûr (Walker a 63 ans), un album trou noir, un album d'instruments changés en voix humaine, c'est un album universel qui ne parle que de son temps, etc. Walker utilise le studio comme Wilson. Ces types sont des fascistes anti consoles électroniques. Je touche au niveau zéro de la critique, mais si mon intuition est bonne, cela voudrait dire que The Drift est un diamant noir à ne surtout pas rater.

Je n'en suis pas encore là. The Drift a des aspérités que je n'ai pas digérées. C'est un album gonflant, violent, chiant et qui vous plombe la journée. Son début tient la route mais la chute est... lourde.
The Drift
Scott Walker
4AD
Sortie en mai 2006
Sur Flu : - Le mini-dossier consacré à Scott Walker : au panthéon de la pop ? - Le fil Scott Walker sur Playlist, le blog musique de Flu
Sur le Web : - La page The Drift sur le site de 4AD - La bio de Scott Walker sur Ados.fr
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