A la filature, Mulhouse du 31 mai au 2 juin
Loin des « bonnes âmes » et donneurs de leçon qui s'indignent à peu de frais, Levin et Braunschweig nous placent d'emblée au cœur du scandale. Avec L'enfant-rêve, vous êtes là où la mort, la cruauté et la vie sont indissolublement liées. L'horreur n'empêchera jamais le monde de continuer, le théâtre d'exister.
La pièce retrace, dans une série de flashs, la fuite de la mère et de l'enfant. Autant d'épisodes cruels qui se succèdent, l'interminable attente pour monter sur un bateau, la mère qui doit se prostituer auprès du capitaine, l'arrivée des réfugiés sur une côte où ils ne sont bien évidemment pas les bienvenus, l'expulsion et le retour vers une mort assurée. Ces flashs sont autant de bribes de souvenirs de l'enfant, mêlées inextricablement à ses cauchemars. Des souvenirs écrans qui viennent concentrer - mais paradoxalement aussi occulter - les moments les plus effroyables, les plus violents de cette guerre sans nom. Ce que l'enfant rêve, c'est l'effraction de la violence dans un monde - son monde - qui veut pourtant continuer à vivre.
Féroce ironie
A quoi bon le théâtre, semble nous dire Levin, s'il n'est pas possible d'affronter ce point d'effraction, où tout espoir est par avance anéanti, où l'on sait que toutes les victimes (enfant compris) mourront sans que la marche du monde en soit, fondamentalement, affectée ? Ce n'est pas qu'une question d'indifférence à l'horreur - banalité s'il en est - mais c'est la conscience que le principe vital, humain ou non, n'a pas d'autre finalité que la vie elle-même. Les pires horreurs de notre temps ne nous empêchent pas de vivre. La force incroyable du texte de Levin est de ne jamais sombrer dans le misérabilisme ou une quelconque psychologie des victimes. La mise en scène de Stéphane Braunschweig, extrêmement précise, refuse toute sentimentalité dans le rapport entre la mère et l'enfant : on ne pleurera pas avec l'enfant. Au contraire. Force est de constater que l'on rit beaucoup pendant la pièce, d'un rire jaune et coupable, mais il est difficile de résister à l'ironie féroce de Levin qui déploie une énergie qui est peut-être celle du désespoir mais qui est aussi cette énergie consubstantielle à toute vie.
Ainsi quand un homme, qui se sait condamné, croise l'enfant qui, lui, va peut-être survivre, il ne peut qu'éructer son ressentiment et s'imaginer mort, enterré, alors que les (sur)vivants danseront sur sa tombe : c'est à la fois terrible et drôle. Le désespoir dégage une vitalité extraordinaire. Et c'est bien le plus troublant. Le passeur demande à la mère si elle pourrait continuer à vivre sans son fils. Non ! Puis elle finit par reconnaître que oui sans doute elle survivrait (et survivra).
Le vie s'accommode de tout, même s'il faut faire avec le massacre des innocents, magnifique et terrible dernière scène où les enfants morts attendent impatiemment le Messie pour ressusciter. Arrive un vieux monsieur avec une valise qui déborde de montres. Le Messie ? Va-t-il arrêter le temps ? Mais ce n'est qu'un horloger qui cache ses biens avant d'être lui-même assassiné. Les enfants morts sont bien morts. C'est avec effroi que nous quittons la Colline.

L'enfant rêve
De Hanokh Levin, texte traduit de l'hébreu par Laurence Sendrowicz,
Mis en scène par Stéphane Braunschweig
Au théâtre de la Colline jusqu'au 20 mai,
Puis à la Filature à Mulhouse du 31 mai au 2 juin 2006.
Sur le web
Sur le web :
- Site du théâtre de la colline
- Site de la Filature, scène nationale, à Mulhouse
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