Cindy qui pleure, Cindy qui rit, Cindy qui fait de la photographie. Voilà plus de trente ans que la photographe américaine Cindy Sherman décline ses multiples avatars sur la pellicule et questionne, dans un jeu des stéréotypes, la notion d'identité. Le Jeu de Paume lui consacre une rétrospective de quantité et de qualité.

En plus d'être une des premières artistes à construire une oeuvre avec pour seul support la photographie, Cindy Sherman est un cas unique dans le choix de son modèle : elle-même, toujours. Et nous parlons ici de modèle et non de sujet, car si, à quelques exceptions en plastique près, elle est la seule figure sur la pellicule, il ne s'agit pas d'autoportraits. Au contraire, son oeuvre constitue une galerie de stéréotypes sociaux et culturels, de personnages construits, qui interrogent l'identité, notamment féminine, et les représentations et fantasmes qu'elle véhicule.

Clichés volés
Les 250 oeuvres rassemblées au Jeu de Paume sont tirées des plus célèbres séries de Cindy Sherman, présentées dans un ordre chronologique. Agencement qui permet de lire l'évolution des préoccupations de l'artiste, leur approfondissement aussi.
L'ironie qui se dégage souvent de ses clichés se fait plus acerbe avec le temps, et beaucoup plus noire.
Au rez-de-chaussée de l'exposition se trouve notamment la série Untitled Film Stills, dans laquelle elle campe des personnages type du cinéma des années 1950. Comme des photos volées sur un tournage, l'oeil regarde toujours hors champ et suggère le déroulement d'une action qui nous échappe. Une série en noir et blanc, très esthétique, qui invite à broder des histoires autour de thèmes esquissés.

Viennent ensuite la couleur, et des tirages de plus grande dimension. Après l'exploration de stéréotypes véhiculés par le cinéma - et avant de s'en prendre à la mode et de remettre magistralement en cause l'idée qu'elle rend les femmes plus belles -, Cindy Sherman s'attaque aux magazines. Les reproduisent la mise en scène des revues de mode et de charme : un cadre horizontal, resserré sur le visage, en plongée. Résultant d'une commande de la revue Artforum, les photos dérangent et ne seront pas publiées. La protagoniste y est assise ou couchée, parfois prostrée. Des impressions désagréables émergent de ces clichés - certains magnifiques -, de viol, de violence, d'humiliation.

Le cauchemar sous les contes de fée
L'atmosphère s'obscurcit à mesure que l'on progresse dans la chronologie et, arrivé à l'étage, c'est dans un musée des ombres que l'on pénètre. L'artiste utilise de plus en plus de mannequins et de masques, jusqu'à parfois les laisser seuls protagonistes de la scène. Le propos s'est radicalisé. De , où les contes sont de purs cauchemars, à , peuplé de morceaux de cadavres étalés sur la terre, l'horreur est palpable. Une exception dans ses séries où l'humour ne semblait plus avoir sa place : , qui s'en prend à l'art et son côté sacré. Les photos reproduisent des portraits à la manière classique, parodiant explicitement des grands maîtres de la Renaissance notamment. L'accrochage rappelle ici les galeries de portraits d'ancêtres qui peuplent les couloirs des vieux châteaux.

Inquiétante étrangeté
Le sexe ? Il est totalement déshumanisé dans , genre de mise en scène porno exclusivement jouée par des poupées. "Inquiétante étrangeté" freudienne que l'on retrouve dans , qui noircit cette fois le monde de l'enfance à travers ses poupées obscènes, démembrées.
Le parcours se clôt sur une variation autour d'une figure qui condense le propos de Cindy Sherman : le clown, qui évoque à la fois le grotesque et la gravité, l'identité cachée sous le masque, son instabilité. Mais qui vient peut-être aussi réintroduire un peu de légèreté dans ce discours en images globalement sombre et désenchanté.

Cindy Sherman au Jeu de Paume


Illustrations :
- (1) Untitled Film Stills #3, 1977 ; courtesy Metro Pictures, New York © Cindy Sherman
- (2) Untitled #225, 1990 ; The Broad Art Foundation, Santa Monica © Cindy Sherman
- (3) Untitled #305, 1994 ; Collection M. et Mme Howard L. Ganek © Cindy Sherman

Vanina Arrighi de Casanova



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