Therapies pour soigner la deviance sexuelle
Dans A Satiété, Sylvère Lotringer décrit les « thérapies par l'ennui » que les comportementalistes américains testent depuis plus d'une vingtaine d'années sur les délinquants sexuels : des méthodes qui font passer Orange mécanique pour un divertissement de cour de récréation. Une métaphore de la perversion des sociétés modernes tentées de résumer le sexe à une équation.
« Je bande, donc je suis »
Dans A satiété, Sylvère Lotringer ne s'intéresse qu'à un seul aspect de la nouvelle figure de la sexualité qui émerge aux Etats-Unis à la fin des années 1970. Cet aspect, c'est celui de la rééducation des délinquants sexuels. Suite à un malentendu, Lotringer est en effet amené à assister aux travaux réalisés au sein du centre de traitement de la délinquance sexuelle de l'université de Columbia, où il travaillait à l'époque. Il y apprend les principaux aspects d'une nouvelle méthode élaborée par un certain docteur Abel en vue d'assurer une rééducation plus efficace des violeurs, pédophiles, pervers, etc., envoyés là par les soins de la justice. Cette méthode est simple : elle porte le nom de « thérapie par l'ennui ». Contrairement à ce qui se disait à l'époque, le docteur Abel est en effet persuadé que pour guérir un délinquant sexuel, tenter de le dégoûter de l'objet de son désir est illusoire. Plutôt que le dégoûter, il est, dit-il, beaucoup plus intéressant de tenter d'éteindre son désir. Comment faire ? Tout simplement en lui donnant les moyens de réaliser son fantasme. Pour cela, il faut toutefois commencer par isoler celui-ci. C'est le premier aspect de la méthode du docteur Abel : travailler avec le délinquant à la description la plus fine possible de son fantasme. Mais tandis que le docteur et ses assistants discutent avec le délinquant de ce fantasme, tout un appareillage permet de vérifier si celui-ci dit la vérité ou non. Après tout, un pervers n'est-il pas par définition un menteur ? Plutôt que faire confiance à sa parole, la méthode du docteur Abel, pour sa part, préfère donc faire confiance à une belle érection.
Nous sommes tous des pervers
Le second aspect de la méthode du docteur Abel est tout aussi simple que le premier. Il consiste à fournir aux délinquants dont on aura isolé le fantasme, le matériau (revues, cassettes vidéos, etc.) qui lui permettra de le réaliser. La preuve ? Le docteur Abel réclame de ses patients qu'ils se masturbent chez eux tout en décrivant en détails les fantasmes qui les excitent - et qu'ils enregistrent le tout sur cassette. Puis il leur réclame de refaire l'exercice toutes les cinq minutes. Et ainsi de suite. Le but ? C'est très simple : écoeurer le délinquant, l'ennuyer à mourir de ce qui le faisait bander auparavant. Mais le problème, dit Sylvère Lotringer, c'est que les choses ne sont pas aussi simples. Thérapie par l'ennui, vraiment ? Et si c'était cela, le vrai fantasme ? Et si le vrai pervers n'était pas le délinquant, mais son médecin ? Et si le vrai pervers était la société qui croit en la possibilité de guérir un délinquant sexuel en lui donnant ce dont il a besoin ? C'est là que Lotringer fait son pas chassé : et si, au fond, ces nouvelles méthodes de rééducation sexuelle n'étaient qu'une métaphore de la façon dont fonctionne la société toute entière ? Une société dans lequel le désir se traite comme une équation ? Comme quelque chose d'animal ? Ce serait déjà une bonne raison de lire A satiété. Il y en a d'autres.
Illustrations : 1. Electric anti-masturbation machine (France 1915). (via Wikipedia) 2. A satiété, book.
A Satiété
Sylvère Lotringer
Editions du Désordre. Avril 2006
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