Texte de Lee Hall. Au Théâtre des Abbesses, jusqu'au 21 mai
C'est une gosse pas comme les autres, condamnée par une vilaine maladie. Pudique et juste, évitant l'écueil du mélo, Romane Bohringer est « Face de cuillère », mise en scène par Michel Didym.
C'est un drôle de décor. Une large scène claire, avec, sur les côtés, des sortes de hublots.
Dans le fond, un ciel parsemé de nuages. Le monde intérieur de Face de cuillère, peut-être. Face de cuillère, c'est elle, une enfant. Elle porte un nom, Steinberg, un prénom, qu'on ne connaîtra pas, un surnom qu'elle doit à son physique un peu étrange. « A ma naissance, maman a regardé ma figure et remarqué qu'elle était toute ronde - et tout le monde est venu me regarder la figure et ils ont rigolé ».
Dans sa tête, elle est un peu étrange aussi, Face de cuillère. Un brin ailleurs, hors du temps et de la réalité, née d'un père souvent absent et d'une mère trop portée sur la vodka. Elle est à la fois brillante - elle compte très vite et voit les jours, très loin - et déconnectée. Autiste. Et comme si ça ne suffisait pas, la fillette est aussi malade, condamnée par un cancer fulgurant.Candide et lucide. On passe une heure avec elle, et elle se livre, tour à tour avec la candeur de la môme qu'elle est, la ferveur d'une ado, et la lucidité profonde d'une adulte. Elle dit ses questionnements métaphysiques, ses rêves, son angoisse de la mort prématurée, sa passion dévorante pour l'opéra et la voix puissante et déchirante de la Callas, qui sert de fil rouge à la pièce. Elle raconte aussi ses rencontres, madame Patate, et son médecin, qui lui explique Auschwitz et l'aide tant bien que mal à surmonter sa détresse.
Dans cet exercice plutôt casse-gueule de conter les dernières heures d'un enfant, tout le monde s'en tire mieux que bien. L'auteur d'abord. Lee Hall, à qui on doit aussi le scénario de Billy Elliott (ce gamin de la banlieue anglaise, fils de mineur, qui rêve d'être danseur classique) signe un texte tendre, jamais larmoyant, ici traduit par Fabrice Melquiot. Ensuite le metteur en scène, Michel Didym, toujours habile dans l'orchestration de monologues (cf, tout récemment, Histoires d'hommes). Enfin, et surtout, Romane Bohringer. Juste et pudique, malicieuse itou, survêt' rouge et blanc, bonnet rayé vissé sur la tête, elle est totalement habitée par cette jolie héroïne. Habile dans l'art de l'enfance, elle va, court, bondit, chante, danse, joue aux marionnettes avec un chapeau, une écharpe...
La comédienne - qu'on a connue souvent très démonstrative, surtout au cinéma - ne verse, ici, jamais dans le mélo. Quand l'émotion pourrait s'installer, humide, facile, elle change aussi sec de créneau. Du coup, on sourit souvent et quitte la salle marqués par une petite musique, et une douce lumière dans la gravité.

Face de cuillère
Lee Hall
Mis en scène par Michel Didym
Avec : Romane Bohringer
Au Théâtre de la Ville de Paris, jusqu'au 20 mai.
Au Théâtre de la Croix Rousse de Lyon, du 7 au 16 juin.
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