Sur les murs blancs, en lettres d'or, s'affichent les noms de ceux qu'il a accueillis depuis 1966 : Daniel Buren, On Kawara, Cy Twombly, Nan Goldin, Robert Combas, Jean-Michel Basquiat... Le galeriste Yvon Lambert, acteur historique de la scène artistique, célèbre les quarante ans de sa galerie parisienne. Et autant d'intuitions guidées par un goût audacieux... et très sûr. Rencontre.
Fluctuat : Racontez-nous votre premier contact avec l'art et le souvenir que vous en gardez...
Yvon Lambert : « J'ai acheté mon premier tableau à l'âge de 14 ans, l'œuvre d'un peintre anglais post-impressionniste. Pour moi, c'était un véritable événement ! »
14 ans, c'est plutôt précoce... Comment avez-vous forgé votre goût artistique ?
J'ai grandi à Vence, un endroit que fréquentaient à l'époque beaucoup d'artistes vivants, Chagall, Dubuffet, Malaval et j'avais la chance d'avoir, à quelques pas, la Fondation Maeght [haut lieu de l'art contemporain, à Saint-Paul de Vence ndlr] où j'allais assidûment. Puis j'ai commencé à faire des séjours à Paris, courir les galeries, les musées, et rêver de rencontrer les créateurs. C'est comme ça que m'est venue l'envie de devenir galeriste.
Vous avez ouvert votre première galerie rue de l'Echaudé, dans le 6e arrondissement, puis la seconde rue du Grenier Saint-Lazare, et enfin vous vous êtes installé rue Vieille du Temple en 1986. La géographie des galeries obéit-elle à des règles très précises ?
S'installer à Saint-Germain dans les années 60 c'était très normal, puis l'ouverture du Centre Pompidou (Beaubourg) a fait bouger un peu les choses. Enfin, un ami m'a signalé cet espace, une ancienne usine de prothèses, il m'a plu tout de suite. Quand je me suis installé, j'étais le seul dans le Marais, et peu à peu les autres ont suivi...
Cette proximité entre les galeries crée-t-elle une forme d'émulation?
C'est important pour les visiteurs, qui peuvent circuler d'un lieu à l'autre et avoir un véritable choix.
Vous avez passé toute votre carrière à dénicher les artistes de demain... Quels rôles jouent l'intuition et l'expérience dans votre métier ?
L'intuition a un rôle non négligeable. Mais l'apprentissage compte aussi. Il s'agit de se familiariser avec un art existant et travailler avec les artistes de sa génération. C'est ce que j'ai toujours essayé de faire. Au début, ils avaient mon âge, maintenant, ils sont beaucoup plus jeunes que moi, forcément (sourires), mais ce sont des artistes de leur temps. Ceux d'aujourd'hui sont d'une certaine façon les enfants et les petits-enfants des artistes conceptuels que j'ai exposés dans les années 60 et 70. J'en ai découvert beaucoup. Mais tout n'a pas été parfait. Il y a aussi eu des erreurs, des oublis...
Vous avez des regrets liés à certains artistes ?
Pas vraiment. En fait, dans les années 70, beaucoup de galeries exposaient déjà le pop art, Warhol, que moi je n'exposais pas. Moi je choisissais plutôt des artistes en opposition à cela, qu'on ne voyait pas ailleurs...
Quels sont les critères objectifs qui vous guident dans vos choix ?
Ca ne veut pas dire grand chose, l'objectivité dans ce domaine. Je parlerais plutôt d'attirance vers un travail qui me semble contenir des promesses. Aujourd'hui par exemple, je crois beaucoup à Mircea Cantor, un Roumain qui a un énorme talent, à Douglas Gordon, qui vient de réaliser un film sur qui sera présenté à Cannes (cf. lire Zidane fait sn cinéma ndlr), ou encore Adam Pendleton que j'exposerai ici en juin. Il n'a que 26 ans, c'est sa première exposition en Europe.
Quel regard portez-vous sur la création actuelle ?
Je constate une avalanche de retour à la peinture qui ne me touche pas du tout. Certains tableaux sans grand intérêt se vendent très cher dans les foires. Moi je suis plus sensible à la photo, l'installation, la vidéo.
Vous aimez répéter que « choisir un artiste, c'est faire un long bout de chemin avec lui »...
Bien sûr. Je suis lié à beaucoup d'artistes. Par exemple, nous travaillons avec Niele Toroni depuis 30 ans, il y a une forte implication affective dans notre relation, on vit des moments semblables à ceux d'un couple avec ses difficultés, ses crises, ses moments forts aussi.
Vous vous qualifiez de marchand d'art sans aucun complexe, alors que certains de vos pairs semblent avoir du mal à utiliser ce terme...
Moi pas. J'ai un local dans lequel j'expose ce que j'aime. J'ai envie de partager, de faire connaître des œuvres, pour cela il me faut les vendre. Une galerie d'art, c'est aussi la réalité d'un commerce avec ce que cela implique comme rigueur financière.
Depuis bientôt six ans, l'Hôtel de Caumont, à Avignon, accueille votre collection personnelle, que vous avez prêtée à la Ville ... Etes-vous satisfait du résultat ?
Je constate de façon générale qu'aujourd'hui, il y de moins en moins d'argent pour la culture. Le mécénat devient indispensable, c'est un peu décourageant. A Avignon comme ailleurs, les moyens ne sont pas à la hauteur. Ma collection a une énorme valeur financière, mais surtout sentimentale.
Mon but, c'est qu'elle vive dans les meilleures conditions possibles, et non pas qu'elle dorme. Je peux la vendre demain à l'étranger si je le souhaite, on m'a fait plusieurs propositions mais mon désir est vraiment qu'elle soit donnée à l'Etat. Seulement il faudra qu'il le mérite...
L'exposition Message personnel qui réunissait les œuvres de 20 artistes phares de votre galerie vient de s'achever. Vous avez vraiment été tenu au secret pour son élaboration ?
Absolument ! J'étais aux Etats-Unis pendant la préparation et au retour, on m'a interdit de mettre un pied dans la galerie. J'ai découvert l'exposition, dont je ne connaissais même pas le titre, en même temps que tout le monde, le soir du vernissage. Mes collaborateurs et les artistes ont tout organisé dans une complicité simple, tendre, affectueuse. Tous me connaissent bien, et en plus des œuvres il y avait de nombreux messages personnels d'artistes. C'était extrêmement émouvant, vraiment.
Et si vous aviez un message personnel à leur transmettre...
Je vis avec certains une aventure depuis longtemps, avec d'autres elle commence. Je souhaite que ça dure le plus longtemps possible. J'aimerais pouvoir leur dire « rendez-vous dans quarante ans ». Ma vie est dans cette galerie, c'est là que je me sens le mieux . »
Sourires.
Propos recueillis par Nedjma Van Egmond

En ce moment : Niele Toroni jusqu'au 27 mai
Galerie Yvon Lambert
108 rue Vieille du Temple, 75003 Paris.
[Illustrations : Yvon Lambert par Nan Goldin. | vue de l'exposition collective Message personnel. Photo DR. Courtesy Galerie Yvon Lambert]
Sur le web
Sur le web :
- Le site de la galerie Yvon Lambert
- Collection Lambert, 7 rue Violette, Avignon. Exposition « Les œuvres de la collection Lambert » jusqu'au 4 juin.
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