A l'occasion de la sortie en France de son premier long métrage, The Great ecstasy of Robert Carmichael, Thomas Clay a accepté de répondre à nos questions. Ce jeune cinéaste d'à peine un quart de siècle s'exprime sur son inspiration et ses références, sur la question du réalisme et explicite sa représentation de la violence.


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Fluctuat : Partagez-vous l'origine sociale de ces personnages que vous semblez si bien comprendre?
Thomas Clay : Oui, j'ai tenté d'être au plus près de tous mes personnages, quoi qu'ils soient ou qu'ils puissent faire. Je suis en effet passé par un lycée difficile, et ce que j'aborde dans le film se produisait réellement autour de moi : les drogues, la violence physique et la violence des classes... Heureusement pour moi, je n'ai jamais été directement mêlé à de tels événements, mais c'est arrivé à des amis proches.

Votre film est perturbant car il joue avec différents niveaux de réalité. Il est très ancré dans le réel, avec une observation très pertinente, mais il est entrecoupé de passages extrêmes, théâtraux, presque irréels. Où vous situez-vous par rapport au réalisme?
La quête de réalisme est une habitude du cinema anglais pour laquelle je n'ai vraiment aucune sympathie. Dans The Great Ecstasy, la narration est très classique, et je tente de suivre les personnages pour démasquer ce qui, le plus souvent, reste masqué sous la surface des choses. Pour moi, le film agit un peu comme une tragédie : les personnages y sont mus par des forces à la fois intérieures et extérieures. Leurs marges de manoeuvre, en tant qu'individus, semblent faibles, mais cela mérite d'être débattu.

Il y a un grand débat autour de la scène finale, extrêmement violente et très théâtrale. Ne va-t-elle pas à contre sens du film entier, de sa construction très complexe de la violence dans ce qu'elle a de plus commun ?
J'ai toujours essayé de montrer les choses que l'on ne veut pas voir en face de soi. Mais cette violence existe réellement, elle n'a rien de fantastique, sinon dans son contexte : un couple riche, à l'abri. Cela vient souligner que la paix et l'harmonie de nos existences s'achète sur la souffrance des autres. Mais la souffrance peut soudain basculer. Dans le film, j'insiste aussi sur la façon dont les médias anglais censurent les images de violence ou de guerre pour maintenir le public dans une ignorance confortable. Robert fait un voyage qui l'amène à la violence. Je ne pouvais pas la masquer lorsqu'elle devient réelle pour lui. La scène du viol au milieu du film pourrait être une scène mentale, une vision de Robert. Lorsqu'il dépasse les limites posées par sa conscience et ses inhibitions, il était important pour moi que le public le suive jusqu'au bout.

Dans votre film, des références majeures sautent aux yeux, telles qu'Orange Mécanique et certains films de Haneke. Comment les avez-vous abordées?
J'admire Stanley Kubrick. Il a sans doute fait naître en moi le désir d'être cinéaste. Dans mon film, il y a un court passage, satirique, où je cite littéralement Orange Mécanique : lorsque les trois ados s'approchent de la maison des Abbott à la nuit tombée. J'aime aussi certains films de Haneke. Mais pour The Great Ecstasy of Robert Carmichael, les deux grandes influences les plus directes pour moi étaient Au Hasard Balthazar de Robert Bresson et Playtime de Jacques Tati. Bresson a un talent miraculeux pour faire exister ses personnages et faire naître l'émotion avec le moins d'effet possible. Tout est dans le détail. Il ne livre que le strict minimum. Et dans Playtime, je trouve que Tati révolutionne les possibilités du cadre. Il laisse le spectateur libre de choisir ce qu'il veut regarder dans l'image. J'ai essaye de recréer cela, de manière bien plus modeste, dans mon film, car le sujet fondamental du film reste la disparition des liens sociaux, tous ces gens enfermés ou perdus dans leur propre espace. Mais à aucun moment je n'ai souhaité juger cela, ni par le cadrage, ni par le montage.

Que pensez-vous des réactions violentes que le film a suscitées?
Je ne me suis jamais trop soucié des éventuelles réactions lorsque je réalisais le film. Je voulais aller au bout de mon idée. Je pense que j'ai eu beaucoup de chance de pouvoir faire ce film sans subir de censure ni faire de compromis. J'espère que les spectateurs iront voir le film sans trop d'idées préconçues et qu'ils y réfléchiront par eux-mêmes.

Entretien réalisé par correspondance et traduit par Laurence Reymond en avril 2006

Laurence Reymond
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