En quittant sa camisole chimique, Dora se découvre un appétit de vie et une sexualité débridée. A Gennevilliers après Strasbourg et Lausanne, Bruno Bayen signe une mise en scène au cordeau servie par une belle pléiade d'acteurs, mais avec une froideur clinique

On découvre Dora dans Les névroses sexuelles de nos parents, à peu près comme on quittait Janice dans Family Life de Ken Loach. Eteinte, usée, dans un état de totale dépersonnalisation après une trop grosse dose d'antidépresseurs pour l'une, d'électrochocs pour l'autre. Sauf que, là où les parents de Janice la laissaient sombrer, la mère de Dora décide, comme ça, pour voir, de lui faire arrêter son traitement. Une nouvelle semaine commence, on lui donne une nouvelle chance. Et la grande gosse brune, frappée par une « fêlure aux étages supérieurs » (quelle jolie formule) sort de son apathie. C'est l'explosion. Soudaine. La liberté aiguise son appétit, sexuel surtout. Elle embrasse goulûment son patron à la boutique de fruits et légumes dont elle est une docile employée, et se découvre une passion dévorante pour un revendeur de parfums. Mais les choses ne sont pas si simples, et la liberté lui coûtera cher. Un viol d'abord, un avortement ensuite, une stérilisation enfin, décidée par ses parents. Maman, maîtresse-femme voluptueuse, papa, petit homme gringalet et vieillissant, un couple improbable qui s'adonne à des parties fines sur des terrains de camping, sous les yeux ébahis de l'adolescente !

Humour distancié
Les névroses sexuelles de nos parents est à l'image de son titre : singulier. Au fil de ce texte brillant, le jeune auteur suisse Lukas Bärfuss ne prend pas parti, ne montre aucun attachement pour ses personnages. Il observe son monde avec un humour parfois ravageur, toujours distancié. Sur le plateau de Gennevilliers qui figure tour à tour l'intérieur cosy où Dora découvre le sexe, le foyer parental, le cabinet de son médecin, ou l'étal de légumes où elle travaille, les lumières sont extrêmement soignées. Ici rien ne dépasse, les pommes sont parfaitement vertes et alignées, tout comme les bouteilles d'actimel qui peuplent le frigo familial.
Les personnages secondaires, notamment cette vieille dame élégante (Eleonore Hirt), très beckettienne font des apparitions, telle des créatures rêvées. Bruno Bayen opte pour une mise en scène au cordeau, sophistiquée. Il livre une distribution impeccable, en choisissant notamment l'émouvante Clotilde Hesme (dernièrement dans Les amants réguliers de Philippe Harel) pour camper le personnage principal et Louis-Do de Lencquesaing, son médecin (qui livre une leçon de sexualité assez mémorable).

Mais trop de froideur clinique nuit à la pièce. Pourquoi l'héroïne en est arrivée là, dans un état toujours limite ? Peu leur importe. Ni auteur ni metteur en scène ne vont sur le terrain de l'engagement dans cette histoire, pourtant absolument effarante par ce qu'elle raconte. « Je ne suis pas le juge de mes personnages (...) Je n'ai pas une idéologie, ce n'est pas parce que je suis en désaccord avec cette réalité que j'en revendique une autre... Au théâtre on n'a pas le temps de dire des grandes choses et de faire des discours politiques. » écrit Bärfuss. On penserait plutôt le contraire.

Les névroses sexuelles de nos parents
Lukas Bärfuss
Mis en scène par Bruno Bayen
Avec : Clotilde Hesme, Louis-Do de Lencquesaing, Axel Bougousslavsky, Eléonore Hirt, Emmanuelle Lafon, Pierre Louis-Calixte, Jacques Pieiller
Théâtre de Gennevilliers, jusqu'au 7 mai

Nedjma Van Egmond



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