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The Great ecstasy of Robert Carmichael

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Film électro-choc présenté dans la Semaine de la critique à Cannes l'année dernière, The Great Ecstasy of Robert Carmichael est un film brillant et ambigu, dont l'obsessionnel questionnement sur la violence quotidienne ne laisse pas indifférent. Objet troublant à identifier.

- Lire aussi l'entretien avec le réalisateur Thomas Clay

Précédé d'un parfum de scandale d'autant plus marquant qu'il concerne un premier film réalisé par un jeune homme de même pas 25 ans, The Great Ecstasy of Robert Carmichael a une très grande qualité : il ne peut que faire naître le débat. Impossible de rester de marbre en effet devant ce portrait de trois adolescents de la « middle class », prisonniers des paysages ternes d'une ville industrielle du nord de l'Angleterre et qui vont progressivement tomber dans la violence la plus extrême. Avec une mise en scène imposante et des références majeures qui peuvent énerver (Orange Mécanique, l'œuvre de Michael Haneke), le cinéaste tente une nouvelle incursion sur ce territoire glissant où la violence émerge et se répand, exploration qui dépasse la simple confrontation des classes sociales. En effet, comme chez Stanley Kubrick, le jeune Carmichael, qui joue du violoncelle et vient d'une famille relativement bourgeoise, nous rappelle que la délinquance s'engendre aussi bien dans l'aisance que dans l'ignorance et la pauvreté. Le constat n'est pas nouveau, mais mérite toujours d'être dressé. Comment cet adolescent renfermé, un peu paumé, qui prend de la drogue pour le goûter, en arrive-t-il donc à “ça”, cette fameuse scène finale qui révulse la moitié des spectateurs et donne au film sa réputation d'"Irréversible 2”?

Clay a la grande intelligence d'exprimer son questionnement bien plus par sa mise en scène que par un traité sociologique. Si l'utilisation de la musique classique ( Beethoven, Purcell) nous renvoie immédiatement au grand Kubrick, le portrait qu'il dresse de l'existence des ces adolescents transcende ces références. De cette topologie d'une ville qui semble uniquement composée de pavillons délabrés et de paysages désertiques et post-industriels, bords de mers livides sous un ciel de plomb, il se dégage une irrépressible sensation d'enfermement, encore accentuée par la monotonie de ces vies où le même se répète jour après jour. Traîner, boire, se droguer, pour oublier ou tout simplement pour passer le temps : ces adolescents là n'ont rien d'exceptionnels. Jusqu'au moment où l'esprit du jeune Robert commence à dérailler. Et là, les choses s'enchaînent très vite : violence à l'école, mauvaise influence des proches, jusqu'à ce que, un soir, lui et ses amis deviennent les témoins consentants d'un viol. Alors qu'ils regardent la télé, une fille hurle dans la pièce d'à côté, corps soumis par la drogue aux deux dealers du coin. En cet instant, dans son propos sur la représentation de la violence, Clay arrive sans doute au sommet de sa démonstration : ce qui déclenche la violence, c'est avant tout l'acceptation de la violence. Ne pas réagir, laisser faire, accepter : si cette scène est la plus insupportable du film (la scène finale ressemblant bien plus à du grand guignol), c'est parce qu'à partir de ce moment là, tout bascule. Après cela, tout peut arriver. Et, la grande faiblesse du film, justement, c'est que tout arrive.

La scène qui fait mal
En effet, si l'interrogation éthique, passionnante, nous amène avec une rigueur et une amplitude de mise en scène formidable jusqu'à ce point de rupture, la fin du film semble exploser en plein vol. Le portrait de la psyché torturée de ces adolescents se transforme ainsi brusquement en démonstration de force du cinéaste. Il s'offre une scène finale où l'utra-violence renvoie l'intégralité du film dans la section “faits divers” des magazines, alors qu'il aurait pu prétendre à bien plus. On ne peut que regretter que cette plongée en apnée dans le quotidien de la violence sociale ne s'échoue ainsi par une scène trop prévisible. Dans cette quête de « la scène qui fait le plus mal », le cinéaste rivalise sans conteste avec Caché ou Gaspard Noé. Dommage pour la réflexion, dommage pour ces personnages, formidablement interprétés, tellement proches de nous, et soudain renvoyés au ban de l'humanité. Là où on ne peut plus les suivre.

Il faudra un jour se demander pourquoi le fait divers est devenu le passage obligé pour tout premier film. Syndrome « Tarantinesque »? Course à l'effet? En attendant, il faut reconnaître que ce Great Ecstasy of Robert Carmichael n'en manque pas, d'effet, et l'empreinte qu'il laisse sur le spectateur est des plus durables. Du hors champ à la démonstration, Clay explore les représentations de la violence et nous interroge avec passion. La marque d'un grand cinéaste en devenir, certainement.

The Great ecstasy of Robert Carmichael
De Thomas Clay
Avec Daniel Spencer, Ryan Winsley, Charles Mnene
Royaume-Uni, 1h36 - 2005
Sortie en France : 26 avril 2006

[Illustrations : © Pretty Pictures]

Laurence Reymond