La domination du monde de Denis Robert

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Denis Robert - La domination du monde

La Domination du monde est un polar fascinant où Denis Robert met en fiction ses démêlés avec la holding Clearstream qui le traîne à nouveau devant les tribunaux luxembourgeois. Après avoir décrit une réalité qui dépasse la fiction, Robert fait donc désormais le contraire. Chronique + Entretien.
- Lire l'entretien avec Denis Robert

Dans le film de Thomas Vinterberg, Festen, il y a cette scène hallucinante d'un grand dîner familial où l'un des enfants demande le silence. Il se lève et raconte les sévices sexuels qu'il subit durant son enfance par son père. S'ensuit un bref silence gêné, le temps pour les membres de la famille de reprendre les conversations d'usage. La parole s'est trouvée engloutie par les conventions, digérée par un refoulement conscient de ne rien savoir. Plus rien n'est audible quand il s'agit de produire des vérités.
Est-ce que Denis Robert connaît cette scène cauchemardesque ? Nous ne savons pas. Il est certain en tout cas qu'il l'éprouve sur une échelle d'une autre dimension. L'inertie familiale étant substituée, dans son cas, par une machine financière, prête à broyer par l'indifférence dans un premier temps et par une série de mesures judiciaires par la suite, l'envie d'aller fouiller dans les entrailles du commerce mondial.
Avec La Domination du Monde, Robert nous livre, un polar qui utilise la même trame que son livre d'investigations, Révélation$, c'est-à-dire la mise à jour des mouvements secrets de capitaux au Luxembourg et plus précisément, ceux de la société Clearstream. Nous sommes prévenus dès l'exergue de Hunter S. Thompson que « la fiction est une passerelle pour la réalité. »

Rendre "vivante" la monnaie
Le livre raconte les péripéties d'un journaliste, Yvan Klébert, qui après avoir dévoilé dans un livre la dissimulation de nombreux mouvements de capitaux par la holding luxembourgeoise Shark, demande à un ami d'enfance devenu psychanalyste de raconter son histoire. Persuadé d'être responsable de la mort d'une jeune attachée parlementaire vivement intéressé par le sujet, il décide alors de transmettre toute la connaissance qu'il a acquise du commerce de l'argent.
La Domination du monde est un polar d'une terrible efficacité qui fait écho au livre-enquête précédent de l'auteur, d'établir une concorde entre Cleartsream et les ennuis actuels de Denis Robert. Et de se poser, finalement les vraies questions, celles de la répartition des richesses et du contrôle de celles-ci.
C'est là aussi l'un des tours de force de Denis Robert : de rendre vivante la monnaie, le virtuel des transactions et la numérisation de sommes d'argents qui même en ne se déplaçant plus n'empêche pas d'induire des effets sur les politiques des nations.
Par son parcours de journaliste engagé et indépendant, Denis Robert a produit un polar classique tout en étant hors cadre dans la volonté de rendre des comptes. Il s'inscrit, tel un Don Quichotte moderne, dans une bataille où l'ennemi pratique l'illusion démocratique et le virtuel alors que lui crie à l'escamotage et à la dissimulation.

On s'inquiète alors du sort du bonhomme, pris dans un essorage programmé du style seul contre tous. Mais c'est probablement se méprendre sur ses capacités. Comme son personnage Klébert qui se passionne pour les traces - celles souterraines de la finance et celles en astrophysique des firmaments stellaires - Robert cartographie à travers cette fiction, son rôle et sa place au sein de cette véritable aventure. Se servir d'un psychanalyste pour mettre en abîme la transmission intégrale d'une vérité est plutôt bien vu : à travers ce stade du miroir qui lance la fiction, l'auteur n'épargne pas sa paranoïa, son narcissisme et les tensions qui iront jusqu'à une rupture entre le journaliste et le psy. La domination est un livre vivant, dans le sens ou il prend, en vol et à l'arraché, la décision (inconsciente ?) de s'attaquer au Pouvoir. Il le fait avec majesté et donne envie de lire ses enquêtes, de voir ses films, ça tombe bien, Denis Robert à aussi le défaut d'être un stakhanoviste dès qu'il s'agit d'articuler la censure et la vérité.

Denis Robert
La Domination du monde, Julliard, mars 2006

Illustration : 1. La domination du monde book.|2. Bourse de New York (via Yahoonews)

John Jefferson Selve Le 25 April 2006

Sur le web : Sur Flu : - Lire l'entretien avec Denis Robert - Lire aussi dans les archives : entretien avec Denis Robert : Boites noires et flux occultes), juin 2002 - et cette news argent sale : échec à Clearstream, novembre 2003)

Sur le web : - Le blog de Denis Robert - Une interview de John Paul Lepers sur l'affaire Clearstream





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