Michel Vinaver, auteur dramatique et théoricien du théâtre (il fut PDG de Gillette), ne s'était jamais essayé à la mise en scène. A 79 ans, et quasiment par hasard, il tente l'exercice - en mettant en scène l'un de ses textes créé à l'époque du télex... et qui anticipait déjà l'avènement et les ravages de la télé-réalité.

Bronzex est une entreprise florissante dont la crème solaire star Mi Fa Sol caracole en tête de gondoles. En pleine phase 2 de développement du produit, tandis que les équipes marketing s'épuisent en sessions de brain storming, c'est le coup dur : Bénédicte de Bourbon-Baugency, figure people atteinte d'un mélanome malin, part en croisade contre les méfaits de l'exposition au soleil. Chaque samedi, sur Antenne 2, elle s'entretient avec un journaliste sur l'évolution de sa maladie. Fatalement, les ventes chutent chez Bronzex et les actionnaires principaux, sur un autre fuseau-horaire, regardent de loin les déboires de cette petite entreprise française, pion parmi tant d'autres sur l'échiquier de leurs capitaux.

Reprise
A la renverse n'est pas un texte neuf. Michel Vinaver en avait livré une première version pour 9 personnages en 1979 et la pièce avait été montée par Jacques Lassalle au théâtre National de Chaillot l'année suivante. Vinaver a entièrement repris son texte en 2002. C'est cette seconde mouture pour 29 personnages qui est aujourd'hui présentée. Au départ, il s'agissait simplement d'un travail d'atelier organisé au théâtre de l'Est parisien par Catherine Anne. L'idée était de faire se rencontrer des comédiens et un texte contemporain, en présence de l'auteur. Vinaver s'est laissé prendre au jeu et c'est ainsi qu'il signe la mise en scène d'un spectacle avec vingt comédiens, l'occasion pour lui de mettre en pratique les principes qu'il a toujours défendus, comme l'absence de quatrième mur, d'illusion, de décors, la préséance du texte et l'importance absolue de sa mise en rythme...

Théâtre en rond
Dans un dispositif bi-frontal complété de quelques fauteuils sur les côtés, le public entoure l'aire de jeu, et les vingt comédiens sont dispersés parmi les spectateurs sur les sièges des premiers rangs. Au centre, une table ronde figure tantôt une salle de réunion tantôt le bureau de l'un quelconque des protagonistes. Trois cubes parallélépipédiques sont les lieux interchangeables de l'usine, des studios de télévision, et des bureaux de la maison-mère aux Etats-Unis. Enfin, une fontaine à eau minérale marque clairement le monde des affaires - on sentirait presque le souffle de la climatisation.

Tourbillon sonore
Les situations se jouent par bribes : échanges d'impressions au détour d'un couloir, fragments de manigances de bureau, de réunions d'information, extraits d'émission de télévision, commentaires laconiques des big bosses américains... Parfois, une simple remarque, de ci de là. Pratiquement en permanence, en tout cas jusqu'au moment où elles débrayent, les travailleuses à la chaîne répètent les mêmes gestes, silencieusement. Les instants, les mots, les personnages s'entrecroisent, s'entrechoquent, dans un ballet aussi peu reposant qu'une journée de travail. La réussite de cette pièce réside en grande partie dans le tourbillon sonore dans lequel est plongé le spectateur.

Conflits sociaux
On est assez impressionné par le Vinaver visionnaire qui, déjà il y a plus de vingt-cinq ans, devinait l'avènement et les ravages de la télé-réalité (la jeune femme qui témoigne de sa maladie semaine après semaine et les conséquences économiques d'une telle émission). On est moins convaincu par l'efficacité du message véhiculé : porter le monde de l'entreprise si fidèlement dans une salle de théâtre n'apporte d'éclairage fulgurant ni sur les rapports sociaux qui s'y jouent ni sur l'actualité économique...

Le monde de l'entreprise
Il y a malgré tout deux choses qui pourront faire réagir le spectateur qui verra le spectacle un soir au sortir du bureau : d'une part, en cette période de conflit des intermittents renaissant, il ne manquera pas de noter que les costumes des comédiens et les tailleurs des comédiennes ne sont pas de très bonne facture, preuve indéniable du manque de moyens dans le domaine du spectacle vivant. D'autre part, il sera très amusé de retrouver ce monde ancien, celui dans lequel Vinaver était PDG de Gillette, époque barbare où les secrétaires prenaient les messages en sténo et les transmettaient par... telex !

A la renverse
Michel Vinaver
Mise en scène par l'auteur
Au théâtre Artistic Athévains, du 4 avril au 21 mai 2006

Catherine Richon




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